Jean Gourhand, un archiviste en Vendée (1956-1961)

Directeur des Archives de la Vendée de 1956 à 1961, Jean Gourhand est décédé le 23 août 2019, à l’âge de 91 ans. Thierry Heckmann, son successeur depuis 1988, nous décrit ces six années de fonction en Vendée qui correspondent aux prémices du développement des Archives départementales.   

  

Nommé archiviste en chef du département de la Vendée en 1956, Jean Gourhand en est parti le 30 juin 1961 pour le Calvados. Cette période correspondait aux prémices du développement des Archives départementales, dont la variété des attributions leur valut d’être appelées « Directions des services d’archives du département de… » en 1957. De fait, à quelques années de la guerre, l’activité administrative était en plein essor. Si le récolement de Jean Gourhand, dans la foulée de sa prise de fonctions, n’avouait encore que 4 232 mètres linéaires d’archives, il s’inquiéta tout de suite de la disponibilité restant à son dépôt, construit à peine vingt ans plus tôt mais déjà rempli à 60 % et dont il prévoyait qu’il serait plein dix ans plus tard. C’est que les administrations augmentaient tout à coup le volume de leurs versements, dégorgeant en particulier des dossiers dont les séries remontaient au début du XIXe siècle. Jean Gourhand met donc aussi bien la main sur des archives relativement contemporaines, comme on le fait désormais, que sur des fonds anciens d’archives publiques. Ces entrées ne sont sans doute pas toujours prévisibles puisqu’il reconnaît devoir faire reprendre de neuf le répertoire des archives judiciaires à peine achevé, et bouleversé par de trop nombreux compléments. L’époque est aussi celle où l’on allait cueillir dans les études notariales elles-mêmes des minutiers entiers, remontant facilement au XVIIe siècle puisque les Archives départementales n’y avaient jamais eu accès auparavant. 

Cette quête d’archives publiques anciennes s’étend aussi, à la pièce, dans les mairies et les cures, à la recherche des registres paroissiaux que Jean Gourhand rapporte chaque année en quantité, soit que les mairies ne les aient jamais remis au greffe de leur tribunal, soit que les cures en aient été héritières ou les aient accaparées. Une année, l’évêché, qui visiblement collabore, lui remet de lui-même 64 registres. Mais l’époque paraît aussi favorable à l’entrée d’archives privées, notamment de gros chartriers seigneuriaux. Le public répond à ces enrichissements. On atteint les 231 lecteurs en 1960 ; plus de trois lecteurs sont déjà présents chaque jour à son arrivée, en moyenne annuelle. Les comptes distinguent néanmoins les communications sur place et celles par correspondance. Ces dernières ne sont pas négligeables, qu’il s’agisse de demandes classiques des administrations… ou de particuliers, signe d’une souplesse possible et d’une confiance entre gens qui se connaissent encore. Jean Gourhand s’occupait par ailleurs lui-même de l’accueil de classes jusqu’à obtenir, en février 1958, qu’un professeur soit attribué aux Archives pour y tenir un véritable service éducatif

Jean Gourhand veille à ce qu’on soigne le public. Il fait acheter une photocopieuse à son intention et note que les agents passent du temps à son service. C’est là que le bât blesse car, à son arrivée, il ne dispose que de deux agents. Il obtiendra assez vite le rétablissement d’un vacataire intellectuel six à neuf mois de l’année, puis, la dernière année, la création d’un poste accompagnée d’une période de tuilage de plusieurs mois entre le départ d’un intérimaire et l’arrivée d’un titulaire, ce qui visiblement, le soulageait. Les conditions de travail demeurent néanmoins très contraintes. En 1957, il salue comme un événement le remplacement de la « très vielle » machine à écrire de marque Royal par une Japy. Les crédits des Archives sont alors si réduits qu’il ne peut engager la publication des inventaires et cherche des expédients. En arrivant, en 1956, il avait trouvé un répertoire de la série L (celui des archives révolutionnaires, si importantes pour la Vendée) assez achevé pour avoir obtenu l’approbation des Archives de France. Il crut bien faire en en confiant l’impression à l’atelier de la préfecture, tandis que l’on constituait un index très poussé des pièces d’archives elles-mêmes, qui en aurait été le couronnement. Las, d’année en année la publication est différée, la préfecture ne trouvant le temps que de composer quelques plaques chaque fois. Ce n’était pas fini à son départ, en 1961, et le rapport ajoute alors qu’il faut renoncer à l’impression de l’index envisagé : « par suite des remaniements successifs de cette série, beaucoup de cotes portées à cet index ne correspondaient plus au contenu des dossiers. Seule une vérification générale aurait permis de les conserver. » On constate encore de nos jours que nombre de notices ne correspondent pas au contenu des articles. Il n’y était pour rien, ayant hérité d’un travail « achevé ». Cette déconvenue, malheureusement régulière en Vendée, tenait au fait que les travaux de classement et d’inventaire s’étalaient sur des dizaines d’années (trois quart de siècle pour la série L) et subissaient toute sorte d’aléa tandis que le faible nombre du personnel empêchait tout travail suivi. 

Jean Gourhand évita pareille déconvenue avec la sous-série 1 E (chartriers et fonds de famille provenant souvent de saisies révolutionnaires). Le travail était commencé depuis plus longtemps encore, puisque des « bonnes feuilles » de l’inventaire avaient déjà été imprimées sous le Second Empire. Il héritait là aussi d’une entreprise que son prédécesseur avait tenté de mener à son terme, mais qu’il paracheva en publiant deux répertoires imprimés en 1961. Le premier, sous la forme d’un inventaire sommaire analytique nourri des analyses de tous ses prédécesseurs, couvrait, en près de 200 pages, les articles 1-172 relatifs aux familles dont l’initiale commençait par A ou B. Le second, en 28 pages, était un répertoire numérique couvrant les... 1335 articles (A à Z). Des index nombreux et soignés complétaient ces ouvrages. En 1961 enfin, Jean Gourhand publiait un Guide des Archives de la Vendée, de 43 pages certes, mais faisant date en illustrant un genre qui s’imposera. Il a par ailleurs une vraie politique de restauration des archives et il fait microfilmer dans des départements équipés d’un atelier ad hoc, des archives qui se révèlent de précieuses sources complémentaires. 

Trois volumes du chartrier du Landreau (32 J 8-10) 

Lui-même ne revendique vraiment que le classement de la série G (clergé séculier de l’Ancien Régime), mais, dans son isolement, il goûtait la chance de pouvoir s’appuyer sur des personnes de grande compétence qui menaient par ailleurs des travaux personnels. Il leur rend hommage en affirmant que leur activité, pour l’un, participait au « rayonnement durable des Archives », et pour l’autre, qu’elle traduisait « 30 ans de dévouement au service des Archives départementales ». On sent que Jean Gourhand a favorisé ce milieu de travail. Le premier était Chassin du Guerny, reçu sous-archiviste à son arrivée, puis documentaliste-archiviste en 1960, ce qui provoqua son départ. Familier des fonds médiévaux et d’Ancien Régime, c’est à lui qu’on doit durant ces années-là le fameux répertoire imprimé exhaustif de la sous-série 1 E, comme bien d’autres répertoires couvrant des chartriers (du Puy-du-Fou, du Landreau, de Rocheguillaume, de la Garnache, etc.). L’autre était Marcel Faucheux dont il favorisa le retour aux Archives après trois ans d’interruption, mais toujours comme vacataire intermittent ; spécialiste de la Révolution, il mit en ordre l’énorme série des archives des Biens nationaux. L’un comme l’autre ont confectionné des tables gigantesques des archives qu’ils traitaient, une spécialité de la maison. Durand ces années, Jean Gourhand se félicite de la publication du Dictionnaire topographique et historique du canton de La Roche-sur-Yon, par Chassin du Guerny, tandis que Faucheux travaillait sur la Révolution et préparait une Émigration vendéenne, qui sera nourrie de références aux Biens nationaux. Lui-même soutient l’activité de la Société d’émulation ainsi que ses publications, et apporte une caution culturelle au Comité départemental du Tourisme. 

Jean Gourhand pouvait-il discerner les premiers craquements annonçant un renversement spectaculaire en Vendée, durant les années 1960 ? Celles qui courent de 1957 à 1961 marquent en effet l’apogée d’un département-diocèse qui n’a jamais eu autant de prêtres pour en encadrer toutes les activités, religieuses, mais aussi économiques ou culturelles, ou même scientifiques (le dictionnaire topographique est publié par le diocèse, et les archives diocésaines prennent alors un développement spectaculaire). En 1956-1957, l’enquête de sociologie religieuse, que conduit sur place le chanoine Boulard, étonne même jusqu’à son auteur par les résultats invraisemblables des mesures de la pratique religieuse.  Pourtant le développement social, souvent issu de l’Église elle-même, allait brusquement changer le visage de la Vendée, tandis que se manifestait un développement économique intense et totalement endogène. De son côté, Jean Gourhand, entouré d’adjoints aux opinions vraisemblablement bien réparties de part et d’autre, a en tout cas commencé à sortir son service du grand dénuement où il était, ce qui s’est fait comme le changement du monde autour de lui, sans bruit mais résolument. 

                                                                                              Thierry Heckmann 

Date de publication : 14 novembre 2019

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