Les Giras du Girien

Pli cacheté confié par le Dr Baudouin à l'Académie des sciences en octobre 1918 et décacheté, cent ans plus tard, le 14 octobre 2018 

Une nouvelle civilisation néolithique identifiée à Saint-Gilles-Croix-de-Vie

L’Académie des sciences a fait appel ces jours derniers à deux grands préhistoriens français, les professeurs de Lumley et Demoule, pour expertiser les révélations du Dr Marcel Baudouin (1860-1941). Elle leur a remis un pli cacheté qu’il lui avait confié en octobre 1918. Ayant exploré des couches archéologiques du port de Saint-Gilles, inaccessibles à marée haute, le célèbre savant vendéen y affirme avoir trouvé des éléments caractérisant, au début du néolithique inférieur, « une époque spéciale » à laquelle il « réserve le nom de Girien » (Girien, dérivé de Giras, appellation traditionnelle des habitants de Saint-Gilles). 

Cette trouvaille, faite en juillet 1918, était assez extraordinaire pour que le Dr Baudouin craigne qu’on lui en dispute la paternité. Aussi a-t-il profité du système des plis cachetés qu’offre l’Académie des sciences depuis 1732 : la date de réception d’un pli est en effet opposable à tout concurrent, en cas de nécessité, tandis que le contenu reste à la disposition exclusive de l’inventeur. Si le pli n’est pas retiré par son auteur, les académiciens le décachètent cent ans plus tard et jugent alors de son intérêt. 

Page 1 du pli 

Depuis 1913 et aux plus basses mers, le Dr Baudouin fouillait « une station préhistorique sous-marine… à l’intérieur même du port et à l’embouchure du fleuve La Vie ». Il avait déjà rendu compte à plusieurs reprises de ses trouvailles mais, en juillet 1918, il venait de faire une « constatation capitale » ouvrant « des horizons nouveaux en ce qui concerne la véritable origine et l’époque d’invention de la sculpture sur pierre ». En effet, « les Paléolithiques [n’avaient…] jamais réalisé des statuettes de cette sorte, malgré leurs talents artistiques incontestables et leurs tentatives sur os ». 

Certes, les découvertes du Dr Baudouin n’étaient pas encore de vraies sculptures mais seulement des « pierres-figures », c’est-à-dire des pierres dont l’artiste préhistorique avait profité des dispositions particulières (un trou régulier, une apparence suggestive) pour leur donner une forme plus déterminée après les avoir « intentionnellement taillées » en pratiquant quelques éclats ici et là. On imagine l’attention nécessaire à l’identification d’une pierre-figure parmi d’autres cailloux… « J’ai recueilli là des têtes d’oiseaux, dont deux extrêmement caractéristiques, affirme le Dr Baudouin, avec des yeux admirablement représentés, quoiqu’ils correspondent à des accidents naturels – très rares au demeurant – du silex ; des têtes de poissons, divers mammifères qui paraissent être des chiens », etc. 

C’était cependant la première fois que le nombre de ces pierres-figures manifestait la présence d’un « dépôt intentionnel », un « magasin de réserve », venant à l’appui de leur existence qui demeurait toujours sujette à caution dans le monde savant. Le Dr Baudouin n’a du reste pas conservé pour lui cette extraordinaire découverte. S’il a oublié son pli à l’Académie des sciences, c’est qu’il en a rapidement publié le contenu, dès 1919, dans la Revue anthropologique éditée par l’École d’anthropologie de Paris [article consultable sur Gallica]. On y apprend qu’il a trouvé une douzaine de pierres-figures « au cours d’une fouille scientifiquement menée [souligné par l’auteur], en un endroit choisi à l’avance, et surtout au milieu même d’un grand atelier de taille de 500 m. de long sur 100 m. de largeur au moins. »  C’est en examinant chez lui les centaines d’éclats, de galets de pièces diverses ayant rempli deux pleins paniers ce soir-là, qu’il les a reconnues. 

Il apporte donc deux grandes nouveautés. D’une part les pierres-figures sont bien dues à l’homme qui complète par son travail ce que proposent déjà « des cavités naturelles et des irrégularités des silex ». Leur réalité est indéniable, sinon « le hasard aurait vraiment trop beau rôle ». L’une des siennes (le bel oiseau) « est tellement démonstrative, s’enthousiasme-t-il, que le doute n’est plus scientifiquement permis ! » D’autre part le nombre de pierres-figures réunies là est tel qu’il ne s’agit plus d’œuvres isolées mais du produit d’un atelier, avec tout ce que cela suppose d’application, de programme, voire d’échanges et de relations. De ce néolithique inférieur encore très brumeux jaillit donc sous ses yeux, et à deux pas de chez lui, à Saint-Gilles, le premier témoignage d’une époque qu’il dénomme girienne. « Voilà où l’affaire devient extraordinaire et sensationnelle ! », s’exclame-t-il. 

Quand tant de navires étaient coulés par des sous-marins allemands, près des côtes de la Vendée, la science permettait au Dr Baudouin de dépasser quelques instants l’horizon lugubre de la guerre. C’est à l’Académie des sciences et à ses experts de déterminer désormais si le Girien est une grande découverte ou seulement une extrapolation, favorisée par le besoin d’évasion d’une époque sombre et toujours incertaine à l’été 1918 et encore en octobre suivant. Une difficulté de taille risque malheureusement de nuire à l’affirmation de l’époque girienne, n’en déplaise aux Giras qui voudraient y trouver un motif de fierté : où sont passées les collections du Dr Baudouin après sa mort en 1941 ? Que subsiste-t-il des pierres-figures qui devaient fonder l’origine de « la sculpture moderne » ? La question reste ouverte. 

Thierry Heckmann, 

16 octobre 2018 

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Date de publication : 16 octobre 2018

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