Des « Vendées » plein le Midi de la France en 1815 ?

Un portrait du baron de Damas par Isabey 

Des Alpes à la côte atlantique, vingt à trente départements disposent d’un nouvel éclairage sur un moment crucial de notre histoire locale, celui du passage si incertain de l’Empire des Cent Jours à la Seconde Restauration, grâce aux  dossiers publiés sur ce sujet par les Archives de la Vendée. Ils proviennent d’un fonds privé. Ils ont été réunis par le baron de Damas dans l’exercice de ses fonctions de sous-chef d’état-major du duc d’Angoulême alors que, dans la débâcle royale causée par Napoléon de retour de l’Ile d’Elbe, en mars 1815, ce prince avait été nommé, par le roi son oncle, lieutenant général pour tout le Midi. 

L’aventure commence mal, début avril 1815, par la capitulation de Lapalud, dans le Vaucluse, qui permet tout de même de négocier le retour discret dans leurs foyers des volontaires royaux qui s’étaient mobilisés, ainsi que la fuite du prince en Espagne, évitant à Napoléon de s’encombrer d’un prisonnier héritier d’un trône concurrent. Dès lors commence un pénible purgatoire pour les derniers fidèles du duc d’Angoulême, certains en exil à Gênes, les autres formant autour de lui une maison princière très réduite à Barcelone, sous la surveillance étroite des Espagnols qui ne manifestent guère d’empathie et entravent les regroupements de fidèles. 

L’impuissance favorise le rêve sinon la chimère. Pourquoi le capital de sympathie dont jouissaient les Bourbons au début de l’année précédente et qui fut si vite dilapidé, ne se reconstituerait-il pas ? Pourquoi le peuple ne se soulèverait-il pas, en Vendée bien sûr et dans tous les pays chouans, mais aussi dans toutes les réserves royalistes du Midi dont on voulait se persuader qu’elles seraient autant d’autres « Vendées » ? La difficulté des correspondances à travers les Pyrénées donne l’avantage aux informations les plus extravagantes et favorables à la cause, transmises par des espions ou des affidés aussi loyaux que confiants. En fait, jusqu’à l’annonce de Waterloo (18 juin), les ralliements sont rares et le prince et sa suite tout juste tolérés en Espagne. Ensuite, l’avenir s’ouvre tout à coup, sans pourtant que rien ne soit acquis : les alliés n’ont pas de position commune sur un éventuel retour de Bourbon ; seule l’habileté de Foucher et de Talleyrand permet, au bout de trois semaines, de berner toutes les institutions en leur faveur (8 juillet) ; mais, plus grave en l’occurrence, les obstacles à une Restauration s’avèrent tels dans tout le Midi que les nouvelles autorités royales mettent au moins trois semaines de plus à s’y installer, et que le prince ne peut franchir les Pyrénées auparavant. C’est sur la période du 15/18 juin au 1er/5 août que ce fonds d’archives apporte des informations inédites par le biais des rapports et de la correspondance des commissaires royaux, tant civils que militaires, envoyés dans chaque département de la lieutenance générale du Midi, pour y prendre le pouvoir. 

Nouvelles de Perpignan transmises sur des billets à l'écriture minuscule, [entre les 13 et 16 juin] : La rumeur annonçant le ralliement d'un maréchal a été provoquée par le repli de Suchet à Lyon, après la défection d'une de ses divisions ; Pujol vient d'accueillir à Perpignan 400 " josepets ", des officiers réfugiés espagnols fidèles au roi Joseph; il a offert de passer la frontière pour aller assassiner les royalistes français émigrés » ( 1 Num 124-5/50, vue 1). 

Des « Vendées », comme on disait, il y en eut bien quelques-unes. Un audacieux directeur de collège soulève la Lozère. De terrifiants paysans basques descendus de leur montagne auraient formé une redoutable cohorte royaliste marchant sur Bayonne et évitant d’avoir à recourir aux troupes espagnoles. Deux ou trois communes de pêcheurs catalans français ont pris les armes puis l’ont durement payé. Le soutien populaire prit en fait, le plus souvent, dans le Sud-Est tout particulièrement, une forme violente non maîtrisable qui contribua à paralyser les commissaires royaux débordés et désespérés de constater que même les villages cévenols protestants arboraient le drapeau blanc pour se défendre, en désespoir de cause, donnant un spectacle de confusion totale. L’errance du maréchal Brune est particulièrement bien documentée, depuis Toulon d’où on l’a découragé de rester pour ne pas attirer les armées autrichiennes, à Avignon où son massacre par la foule est décrit dans l’instant où il eut lieu. 

Ce qui caractérise toutefois le Midi, au début de l’été 1815, c’est la résistance d’un bonapartisme favorisé par le retard de la menace militaire des Alliés. Montpellier, Toulouse, plus encore Perpignan sont des villes qui refusent à tout crin le retour des Bourbons et maintiennent un loyalisme impérial et bientôt post-impérial sans perspective autre que réactive. Si Marseille ou Béziers choisissent très tôt de se rallier au roi, elles ne suffisent pas à faire basculer le Midi, tandis que les nombreux officiers concentrés dans les plus grandes villes de garnison, Toulon à l’est ou Bayonne et Bordeaux à l’ouest, forment une opposition redoutable qui contribue à bloquer la situation. Aussi la frontière pyrénéenne demeure-t-elle étanche, ne laissant difficilement passer que de rares espions aventureux. Montlouis bloque même le prince aux portes de la Cerdagne. Cet affront sera lavé par le faubourg frontalier des Guinguettes, le lieu où il pénétra enfin en France : érigé en chef-lieu de commune à la demande immédiate des habitants, sous le nom de Bourg-Madame, il demeure de nos jours un monument toponymique en l’honneur du duc d’Angoulême, sous l’invocation de son illustre épouse. 

Ralliement d’un général d’Empire interné par les Espagnols en Afrique, mai 1815 ( 1 Num 124-5/11, vue 4). 

Les archives du baron de Damas constituent un formidable observatoire. Elles sont un écho de la débâcle militaire de Napoléon, dont la Grande Armée, repliée sur la Loire, se défait peu à peu. Partout, des soldats en armes rentrent à pied chez eux, par petits groupes, et sont perçus avec grande méfiance. Les maréchaux eux-mêmes ne savent plus où se rendre. Soult erre ainsi vers le Sud, entouré d’assez de troupe pour paraître redoutable et troubler le jeu de la recomposition des pouvoirs locaux. Dans le Lot-et-Garonne, ce sont des « soldats nègres » ou chasseurs coloniaux qui survivent en maraudant, une légion noire préfigurant les troupes coloniales. À Perpignan, le danger vient des milices espagnoles fidèles à Napoléon et repliées dans le Midi : celles-ci préfigurent les Républicains espagnols réfugiés de 1939. La réalité des troubles du Midi et l’incertitude majeure qui accompagne un effondrement inouï de l’Etat – comme celui de 1940 – laissent chacun désemparé, d’autant plus que la presse est muselée. Aussi la crédulité des informateurs qui relaient des nouvelles à Barcelone depuis Toulouse s’empare-t-elle des rumeurs les plus folles. Ne colporte-t-on pas celle du débarquement de 40 000 Portugais, Russes et Anglais en Vendée ? 

On retiendra l’immense espoir royaliste et la grande frustration causée par le retard de cette seconde Restauration dans le Midi. Le parti du duc d’Angoulême n’est pas réputé pour son libéralisme. De fait, les commissaires royaux qui le représentent dans les divisions militaires comme dans chaque département, souhaitent profiter de leurs pouvoirs exceptionnels et provisoires pour veiller à une épuration sévère empêchant les élites locales de faire basculer le régime aux mains de ses ennemis de nouveau aussi facilement qu’au printemps précédent. Pour cela, il faut aller vite, avant la normalisation de la situation qui voit aussitôt de nouveaux préfets et généraux arriver de Paris pour les remplacer au nom du roi. Du roi, certes, mais en fait de son cabinet, où la présence de Talleyrand et de Foucher est sujette à une exécration étendue aux fonctionnaires qu’ils nomment. Or toute résistance du pays réduit d’autant le laps de temps à la disposition des commissaires provisoires pour agir. On relèvera cependant qu’ils n’ont pas attisé le début de guerre civile qui embrase le Sud-Est. Celle-ci les a surpris et débordés alors qu’ils cherchaient à imposer leur autorité sans heurt, tentant de convaincre ceux qu’ils étaient amenés à remplacer de céder leur place pour que les armées alliées, l’autrichienne à l’est et l’anglaise à l’ouest, ne soient pas en position de conquérantes. Ce sont aussi de vrais patriotes et leurs difficultés prouvent qu’ils ne débarquent pas des fourgons de l’Étranger. 

Pour en savoir plus, voir l’inventaire des «  Archives militaires de la conquête du Midi après les Cent Jours » 

                                                                                   

Date de publication : 24 octobre 2016

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