Le jugement de Dieu au Moyen Âge : un exemple tiré de l’édition des chartes des XIe et XIIe siècles conservées en Vendée

« En l'an de grâce 1098, les moines de Marmoutier luttent pour réduire les convoitises de leurs voisins sur leurs dépendances. Ses hommes croyaient en Dieu, et en sa toute puissante justice... » Ceci n'est pas le prologue d’un prochain film en costumes, mais celui d'une charte authentique que les Archives de la Vendée vous proposent de découvrir. 

Cette pièce, atypique par son format (85 cm de hauteur), relate un procès sur la propriété du marais d’Angles entre trois abbayes : celle de Marmoutier de Tours, d'une part, et celles de Sainte-Croix de Talmont et de Sainte-Marie d'Angles, d'autre part. Elle illustre une procédure judiciaire médiévale, véritablement télégénique : le duel judiciaire. De ce combat singulier entre deux champions découlera l’issue du procès… 

La publication commentée de ce texte s’inscrit dans le cadre du projet d’édition de quarante chartes des XIe et XIIe siècles conservées aux Archives départementales de la Vendée, qui viennent d’être mises en ligne

La constitution du recueil des 40 chartes bénédictines des XIe et XIIe siècles

Le corpus des chartes conservées aux Archives de la Vendée compte quelques dizaines de pièces jusqu’au début du XIIe siècle. Certaines ont fait l’objet de transcription au XIXe siècle mais rarement de traduction, si bien qu’elles ont été peu, voire pas utilisées par les historiens, alors qu’il s’agit de sources fondamentales pour l’histoire du peuplement, de l’aménagement des territoires, de la justice, ainsi que pour la toponymie. 

Représentation d’une cour de justice réunie autour du seigneur 

Avec la collaboration d’un éminent médiéviste, M. Robert Durand, qu’elles tiennent à remercier chaleureusement, les Archives de la Vendée ont remédié à cet obstacle en débutant l’édition de leurs chartes médiévales par celles relevant de l’abbaye bénédictine de Marmoutier (Tours) qui possédait plusieurs prieurés en Bas-Poitou. 

Le projet est ambitieux mais réaliste ; il ne vise pas la publication d’une édition critique exhaustive, car cela nécessiterait un travail trop important pour pouvoir être réalisé rapidement. Les objectifs sont à court terme de proposer aux chercheurs un accès facile à des textes inédits et à plus long terme de favoriser des éditions critiques. 

Concrètement, les actes ont été numérisés en couleur, traduits par M. Durand, puis analysés et pourvus par les Archives d’un appareil critique minimum portant sur la datation, l’identification des personnes et des lieux, la bibliographie utile, etc. Les traductions et analyses ont ensuite été rapprochées des transcriptions réalisées par l’Institut de recherche et d'histoire des textes vers 2010 (base TELMA) ou parfois par Paul Marchegay au XIXe siècle (Cartulaires du Bas-Poitou, BIB B 1366). L’ensemble est interrogeable en plein texte. 

Les chartes, une porte ouverte sur la société médiévale

Aux XIe et XIIe siècles, les ecclésiastiques jouissent encore de fait d’un quasi-monopole sur l’écrit, la rédaction d’une charte nécessitant des scribes maîtrisant le latin, le droit et la calligraphie. Ne pouvant faire usage des armes, ils l’utilisent pour protéger les droits qu’ils considéraient comme leurs. 

Les religieux sont représentés vêtus de longues robes, et portent la tonsure ou un chapeau  

Les chartes des prieurés bas-poitevins de Marmoutier offrent un bon exemple de l’usage de l’écrit comme instrument de pouvoir au Moyen Âge. L’abbaye, forte du prestige de son fondateur, l’illustre saint Martin, connaît alors son apogée et ses dépendances s'étendent sur une bonne partie de la France et jusqu'en Angleterre. À cette période de développement démographique, les implantations monastiques structurent le territoire dont le maillage paroissial (c’est-à-dire aujourd’hui communal) est en rapide formation. Par l’intermédiaire de ses prieurés, l’abbaye attire les faveurs des familles des alentours. Outre son pouvoir spirituel, leurs dons lui confèrent une véritable puissance féodale fondée sur la possession de terres, de bois, de fermes, de moulins et de pêcheries. Cette assise foncière fait sa richesse et attise des convoitises, ce qui lui vaut des querelles avec ses voisins tant laïcs que religieux. Les actes conservés consignent les accords et les conflits qui peuvent avoir comme issue une résignation volontaire (l’hommage) ou contrainte (l’instance). 

Les chartes sont aussi une source essentielle pour l’étude des noms de personnes et des noms de lieux, dont elles gardent souvent la plus ancienne voire l’unique trace. Elles consignent en effet quantité de noms propres (auteurs, bénéficiaires, témoins, terres) qui mettent en lumière les réseaux de pouvoir et de fidélité. 

Grâce à la publication de ces quarante chartes médiévales, les Archives de la Vendée ouvrent un chantier d’édition de leurs textes les plus anciens pour faciliter l’accès à de « nouvelles » sources et nourrir les études en cours ! 

Accédez à la charte commentée 

Consulter la base de données des chartes (titre « Fondations religieuses ») 

  

NB : les illustrations de ce billet sont tirés du Vieux coustumier de Poitou, un recueil de textes de lois et d’usages qui reflète l’organisation féodale du XVe siècle (Arch. dép. Vendée, BIB C 858/12) 

Date de publication : 04 octobre 2016

Retour en haut de page