« Mignonne, allons voir... » quelques poètes poitevins oubliés de la Renaissance

Bibliophile averti, Emile Brethé (Fontenay-le-Comte, 1903 - Niort, 1997) s’est composé une bibliothèque riche de 2000 titres souvent soigneusement reliés, dont de nombreuses éditions anciennes. Le catalogue de cet ensemble vient d’être complété par la description des brochures. 

La poésie poitevine de la Renaissance constitue l’une des portes d’entrée privilégiées pour découvrir la richesse de cette bibliothèque. Même si, à l’heure du slam, la poésie du XVIe siècle, écrite en latin ou en moyen français, truffée de références mythologiques, peut paraître inaccessible, les thèmes qu’elle aborde se révèlent familiers. Les poètes de la Renaissance chantent l’amour et les beautés de la nature, évoquent la mort et le temps qui passe. Ils dénoncent aussi les malheurs de leur époque, marquée par les guerres de religion. 

Partons à la rencontre de six poètes poitevins, qui évoquent leur vie et leurs occupations du moment par le biais d’écrits imaginaires. 

  

  

  

Jacques Béreau (environs de Pouzauges ou Chantonnay ?, ca 1537 - id. ?, entre 1565 et 1571)
Poète « patoisant »

  

[Récit fictif]Printemps 1562 : Depuis le massacre de Vassy, mon pays est à feu et à sang. On pille les églises, on tue les prêtres. Quand donc tout cela s’arrêtera-t-il ? J’ai commencé l’écriture d’une « Complainte de France sur la guerre civile » où j’appelle à l’apaisement et à la réconciliation. Si la fortune fut avec moi cruelle, m’empêchant de connaître la renommée, je n’aspire désormais qu’à retrouver la quiétude de mon bocage et les rives tranquilles de « mon Loi doux-coulant ». 

  

De nombreux ouvrages sont reliés en parchemin et ornés à l'encre de chine par E. Brethé lui-même, ici les Œuvres poétiques de Jacques Béreau (5G279) 

Le massacre des protestants à Wassy (Haute-Marne) ouvre l’ère des guerres de religion. Sénéchal de la seigneurie de la Touche Amblard, près de Puybelliard, paroisse choisie par les calvinistes pour y tenir un synode en 1563, Béreau vit au cœur d’une région particulièrement touchée par la guerre. Dans sa Complainte de France, il a l’originalité de ne prendre parti pour aucun camp et de condamner les violences. Cette œuvre le place « parmi les premiers poètes amateurs de province à illustrer un genre de satire politique directement suscitée par les événements » (cf. article de Michel Gautier, Annuaire de la Société d’émulation de la Vendée, 1964). 

On sait peu de choses sur Jacques Béreau, sinon qu’il est apparenté par sa mère à deux familles protestantes, Les Le Tourneur et les Voisin de La Popelinière, et aurait été lui-même catholique. Il n’a publié qu’un seul volume de vers, Eglogues et autres œuvres poétiques, paru en 1565 (le fonds contient une édition de 1884, Œuvres poétiques de Jacques Béreau, BIB 5 G 279). Dans le Sonnet adressé à Barnabé Brisson, fontenaisien et avocat au Parlement de Paris, Béreau se plaint d’une carrière professionnelle sans éclat. Il y évoque aussi la rivière le Lay (Loi à l’époque), près de laquelle il aime écrire. Croyant à la félicité d’une vie champêtre idéalisée, il chante son bocage et, à l’instar de Rabelais, émaille ses vers de termes de parlanjhe, tels que chéti ou égail. 

  

Jean Bouchet (Poitiers, 1476 - id., 1557 ou 59)
Poète et historien

  

[Récit fictif]De retour de Ligugé, où, chez Geoffroy d’Estissac, je trouvai mon ami Rabelais, me voici pour l’heure occupé à l’écriture d’une lettre urgente destinée à François de La Trémoïlle, qui attend mon avis sur un certain procès. Je pourrai ensuite oublier les affaires et tenir la promesse que je me suis faite, de consacrer une heure chaque jour à mes écrits personnels. J’ai en tête une allégorie qui servira à l’éducation des jeunes filles, que je vais nommer « Les Triumphes de la noble et amoureuse dame et l'art de honnestement aymer ». 

  

La lettre en question nous est parvenue ! Jean Bouchet est procureur du roi en la sénéchaussée de Poitiers. Très lié aux La Trémoïlle, il s’est attaché aux affaires de cette famille. 

Le bibliographe Brunet définit Les Triumphes de la noble et amoureuse dame (BIB 5 G 263) comme « un ouvrage mystique, en vers et en prose, où il s’agit de l’amour de Dieu ; l’amoureuse dame est notre âme. On le voit donc, il n’y a là rien de bien érotique ». 

Familier de cénacles littéraires tels que celui de Geoffroy d’Estissac à Ligugé (Vienne), ami de Clément Marot et François Rabelais, Bouchet signe ses œuvres du pseudonyme « Le Traverseur des voyes périlleuses ». Ecrivain prolifique et grand érudit, il est le premier à faire de l’alternance des rimes masculines et féminines une règle poétique. Son œuvre historique majeure reste les Annales d’Acquitaine (BIB 5 G 547). 

  

Nicolas Rapin (Fontenay-le-Comte, 1535 - Poitiers, 1608)
Poète, satiriste, soldat

  

[Récit fictif]Juin 1570 : Les huguenots sont devant Fontenay et nous harcèlent sans répit. Nous leur opposons une farouche résistance et sommes décidés à vaincre ou mourir pour le roi et la vraie religion. Mais je vois à l’instant La Nouë tomber et être emporté par ses hommes. Nos arquebusiers font du bon travail ! 

  

Portrait de Nicolas Rapin, extrait du frontispice de la Satyre Ménippée, 1824 (5G123/1-2) 

Le 15 juin 1570, la ville de Fontenay-le-Comte est à nouveau assiégée par les huguenots, menés par le capitaine François de La Nouë. La ville est défendue par le breton Bompas et par le maire, Nicolas Rapin. Après une résistance énergique, la ville capitule le 28 juin. Pendant le siège, La Nouë reçoit un coup d'arquebuse et est amputé du bras gauche. Rapin, quant à lui, réussit à s’enfuir. A compter de ce moment, il ne quittera plus guère les armes. 

Issu d'une riche famille de Fontenay-le-Comte, Nicolas Rapin est avocat, maire et, en 1571, lieutenant particulier de la ville. En 1576, il devient vice-sénéchal de Bas-Poitou. Appelé à Paris, il est nommé en 1586 lieutenant de robe courte et grand prévôt de la connétablie de France. En 1605, il se retire à Fontenay, au  château de Terre-Neuve qu’il a fait construire. 

Poète engagé, Rapin est l’un des auteurs de La Satyre Ménippée (BIB 5 G 123/1-2), pamphlet diffusé sous le manteau dès 1593 et rédigé contre la Ligue catholique. Mais le soldat est aussi un humaniste. Publiés en 1575, Les plaisirs du Gentilhomme champestre (BIB 5 G 253, 1581 et 5 G 254, 1609), connaissent un succès immédiat. L’auteur y décrit les activités d’un hobereau poitevin. Il s’agit du seul ouvrage de Rapin qui contienne quelques résonances locales. 

L’originalité de Nicolas Rapin est d’avoir voulu imposer les vers mesurés, vers en français mais composés sur le modèle de la métrique grecque et latine. 

  

André de Rivaudeau (Fontenay-le-Comte ?, ca 1538 - ?, ca 1580)
Poète, dramaturge, traducteur

  

[Récit fictif] Me voici à nouveau dans ma retraite de la Groizardière. Que de temps écoulé depuis mon enfance parisienne. Si mon père n’était tombé en disgrâce à la mort du roi Henry, devant alors rentrer en Bas-Poitou, peut-être aurais-je eu meilleure fortune ? Toutefois, le temps n’est pas aux regrets. Face aux troubles actuels, la sentence la plus opportune me semble « qui a esté bien caché, a bien vescu ». Mais mon esprit vagabonde et il se fait tard. Reprenons :
« … Fontenay bien petit, villote trop contrainte / D’un pauvre circuit, d’une petite enceinte, / Petite de maisons, de rues et de murs, / De rivière, de port, de peuple et de Seigneurs / Ville de ton Conte à peine la troisième, / Tu mérites pourtant qu’on t’estime et qu’on t’aime... » 
Extrait de l’Hymne de Marie Tiraqueau, damoiselle de la Rousselière, tiré des Œuvres poétiques d’André de Rivaudeau, gentilhomme du Bas-Poitou (BIB 5 G 278). 

  

André de Rivaudeau a résidé à la Groizardière, commune de Châteauneuf, sans doute de 1562 à 1570. C’est là qu’il composa la majeure partie de ses œuvres (cf. article de Charles Mourain de Sourdeval, Annuaire de la Société d’émulation de la Vendée, 1858). 

Le protestant Rivaudeau est le fils d’un valet de chambre d’Henri II anobli et de Marie, petite-fille du jurisconsulte fontenaisien André Tiraqueau. Il fait des études de grec et de latin à Poitiers. Il est l’auteur d’une tragédie, Aman, qui inspirera Racine pour son Esther. Cette œuvre a la particularité d’être l’une des toutes premières tragédies écrites en vers français. Elle porte une préface intitulée Avant-parler d’André de Rivaudeau à Monsieur de La Noue Chavaigne de Bretagne, l’adversaire de Rapin, les familles du poète et du capitaine étant liées. 

   

Page de titre de Salmonii Macrini juliodunenis [sic] Carminum Libellus, 1528 (5G264) 

Jean Salmon dit Salmon Macrin (Loudun, Vienne, 1490- id., 1557)
Poète néo-latin

   

[Récit fictif]Me voici au crépuscule de ma vie. Chère Gélonis, le moment est proche où je vais te rejoindre. Ton départ m’a laissé inconsolable. Avec quelle émotion je me souviens du tombeau composé pour toi par mes amis poètes ! Le temps n’est plus où je te célébrais dans mes odes. J’ai perdu ma muse et désormais l’inspiration me fuit. 

  

Dans ses vers en latin, Salmon Macrin, valet de chambre de François Ier, chante son amour pour Guillonne Boursault, son épouse, qu’il surnomme Gélonis. A la mort de celle-ci en 1550, douze poètes, dont Joachim Du Bellay, édifient pour elle un tombeau poétique de mille cents vers (recueil collectif honorant la mémoire d’un disparu). On dit qu’après son décès, Macrin perdit l’inspiration. 

Salmonii Macrini juliodunenis [sic] Carminum Libellus, daté de 1528, est à ce jour, le livre le plus ancien conservé aux Archives (BIB 5 G 264). 

  

Scévole de Sainte-Marthe (Loudun, Vienne, 1536 - id., 1623)
Poète néo-latin, écrit aussi en français

  

[Récit fictif]Enfin mes recherches portent leurs fruits. Mon fils est désormais sur la voie de la guérison. Certains me prient de mettre par écrit mes découvertes. Il est vrai qu’elles pourraient se révéler utiles. Combien d’enfants sont enlevés à l’amour de leurs parents avant leur premier anniversaire ! Je parlerais des soins à apporter aux tout-petits et des remèdes qui les soulagent. J’insisterais surtout sur les bienfaits de l’allaitement et préviendrais les jeunes accouchées d’éviter le corset ou les danses. 

  

Traité de Scévole de Sainte-Marthe sur l'allaitement maternel, 1698 (5G270) 

A l’issue des recherches qu’il a menées lors de la maladie de son fils, Scévole de Sainte-Marthe publie à Paris en 1584 un traité de puériculture en vers latins, Poedotrophiabénéficiant de dix éditions du vivant de son auteur. Abel de Sainte-Marthe traduit et publie en prose l’œuvre de son grand-père en 1698, sous le titre La manière de nourrir les enfans à la mammelle (BIB 5 G 270). 

Contrôleur général des finances en Poitou et maire de Poitiers, Scévole de Sainte-Marthe publie des recueils de vers français et latins, certains connus à l’étranger. Il édite Nicolas Rapin et est lié aux grands écrivains du temps. Ses Elogia (BIB 5 G 269) offrent un tableau de l'histoire politique et de la vie intellectuelle du XVIe siècle. Henri IV l’aurait un jour présenté ainsi : « Vous allez ouïr l’homme le mieux disant de mon royaume ». 

  

Les œuvres d’autres poètes poitevins (Jean Boiceau, Guillaume Bouchet, Jacques du Fouilloux, Jacques Yver) sont également présentes dans la bibliothèque Brethé. 

  

En plus de sa bibliothèque, les Archives de la Vendée conservent également les papiers et les collections d’Emile Brethé. 

  

Pour en savoir plus : Poètes et conteurs poitevins de la Renaissance à l'âge baroque, 1500-1630, exposition, musée du donjon, Niort, 1984-1985, organisée par la Bibliothèque municipale de Niort, catalogue réd. par Éric Surget, préf. René Gaillard, Émile Brethé, 1984, 143 p. (BIB 5 G 1223/1). 

Date de publication : 10 mai 2017

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