Valentin et Pierrette, ou l’histoire d’une correspondance astronomique

La carte des étoiles dans le cours sur le Tarot, 198 J 59, page 18 487 

Le 24 août 1930, Valentin Thomas, ingénieur des Chemins de Fer de la banlieue parisienne, entame une correspondance avec Pierrette Gombert, une enfant de 8 ans domiciliée à Bernay, dans l’Eure, afin de l’initier à l’astronomie. Seize ans et 25 227 pages plus tard, la jeune femme (qui a désormais 24 ans) reçoit la 332e et dernière lettre de cet incroyable érudit, également franc-maçon et résistant. 

  

La science des étoiles est loin d’être le seul thème abordé par le singulier auteur des « lettres à Pierrette ». Ce travailleur perfectionniste s’applique à aborder tous les sujets qu’il juge utile à une complète compréhension du ciel, tels que l’histoire, les mathématiques, les sciences naturelles et physiques, les langues anciennes, etc. Les tables, situées à la fin de chaque volume de ses lettres, ont été numérisées, permettant ainsi de retrouver tous les thèmes développés. Mais l’intérêt de ce fonds d'archives réside également dans le témoignage – non censuré ! – que sa plume caustique livre des années précédant la guerre, de l’Occupation puis de la Libération de la France. 

  

Les « lettres à Pierrette sur l’astronomie » sont émaillées d’informations personnelles qui permettent de retracer le parcours de Valentin François Thomas, né au Havre le 11 juillet 1882 et père de Jean, né en 1912 de son premier mariage avec Renée Meurein. Il épouse en secondes noces Eugénie Boinot, originaire de Saint-Martin-de-Fraigneau – commune vendéenne où le couple se rend régulièrement et où Eugénie achètera une maison après la mort de Valentin, survenue en 1950. C’est dans cette maison que sera retrouvé, bien des années plus tard, le fonds d'archives présenté ici

  

En 1940, dans le cours sur l’histoire de Rome (illustré ici par une carte), les « bandits » romains sont comparés aux occupants allemands, 198 J 44, page 12 207 

L’ingénieur des Chemins de Fer, spécialisé dans la prévention des avaries aux marchandises, est mis à la retraite en 1938 et en profite pour se consacrer encore davantage à ses études, au milieu de sa chère bibliothèque peuplée de nombreux ouvrages. Cet ancien militant du parti radical-socialiste est aussi à l’origine d’un groupe de résistants baptisé le HAD (Hier-Aujourd’hui-Demain), demeuré clandestin après la Libération. Arrêté par les Allemands le 16 juillet 1943, il est enfermé à Fresnes, au fort du Ha à Bordeaux, au palais de justice de Rouen puis au camp de discipline Todt à Octeville, près du Havre, d’où il est libéré trois semaines avant le débarquement allié. Une autre facette de sa personnalité est son engagement maçonnique, dont il est d’autant plus question dans les « lettres à Pierrette » que ces dernières sont aussi écrites à destination du père de la fillette, Armand Gombert, grand ami de Valentin et membre comme lui du Grand Orient de France. Initié en 1915 à la Loge des 3H du Havre, le « frère Thomas » est parfois convié dans d’autres loges, notamment pour y tenir des conférences. Il décrit plusieurs « tenues », dont celle du 2 décembre 1945, à Caen, ayant pour objectif la réintégration de son ami Gombert, sali par des accusations de collaboration.    

  

Récit de l’arrivée de Valentin à Saint-Martin-de-Fraigneau le 16 juin 1940 en plein exode, 198 J 41, page 11 206 

Dans les premiers volumes des « lettres à Pierrette », les nouvelles personnelles se limitent à quelques lignes, avant de grignoter de plus en plus de place sur le cours, jusqu’à devenir de véritables chroniques avec la guerre 1939-1945. Il est ainsi question de la situation mondiale, de la scène politique française, de la vie quotidienne, mais aussi de sujets plus anecdotiques (comme les inventions scientifiques ou les exploits sportifs) et de relevés météorologiques quotidiens. Ses témoignages trahissent sa profonde défiance vis-à-vis du « félon » Pétain et du gouvernement de Vichy. Sa lettre du 23 novembre 1939 ayant été « volée par les puants valets de la censure », Valentin décide de ne plus confier sa correspondance à la Poste et de la remettre lui-même aux Gombert. De leur côté, ces derniers enterrent les lettres reçues dans leur jardin, pour éviter qu’elles ne tombent entre de mauvaises mains (d’autant plus qu’ils logent des officiers allemands sous leur toit). Il est probable que les sept lettres lacunaires (écrites entre mars 1943 et juin 1945) aient été détériorées lors de ce séjour souterrain. Il est à noter que la collection de lettres décrites semble être l'originale et non pas la collection de "bleus" (doubles) que Valentin conservait chez lui. Très attaché à cette correspondance, son auteur l'aurait-il récupérée après le décès de son ami Gombert en 1946 ? Cela reste une des énigmes de ce fonds, à la fois riche et surprenant. 

Consulter les "Papiers Valentin Thomas" 

Date de publication : 19 juillet 2017

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