Celui qui a mis la guerre de Vendée en chiffres, Jacques Hussenet, n'est plus

C'est avec émotion et tristesse que nous avons appris au cours de la Semaine Sainte la disparition subite de Jacques Hussenet, à l'âge de 73 ans. L'ampleur et la rigueur de ses travaux, comme leur variété, en font une œuvre que le préfacier de son premier livre, en 1982, saluait déjà malicieusement ainsi : « il peut avec sérénité attendre le verdict du temps… Toute discussion sera close par un argument d'autorité : c'est vrai, c'est dans Hussenet. » Il est vrai qu’il était question d’une somme aussi intelligente qu'érudite, un ouvrage de statistiques comme on les entendait autrefois, intitulé Argonne 1630-1980 (Reims, Cendrée, 443 p.). N’était-ce pas un hommage à son pays natal ? Il lui rendait là son unité, déniée jusqu'alors par toutes les organisations administratives, anciennes et modernes. 

  

Jacques Hussenet, cet homme enraciné à l'Est, s'est pourtant pris aussi d'amitié profonde pour la Vendée. Il y fit son premier séjour en 1993, attiré par son histoire singulière, et déterminé à finir par ce cas d'école la liste des travaux démographiques qu'il avait menés sur une demi-douzaine de départements pour la période allant de 1789 à 1815. Chez nous, le sujet avait eu un tel enjeu idéologique, deux siècles durant, qu'il a fallu, pour mettre tout le monde d'accord, ce chercheur tenace et discret, qui ne cachait pas ses opinions de gauche mais mettait les pieds dans le plat avec délectation. Au prix d'un énorme travail critique sur les recensements de toute sorte, il a établi de façon indiscutable l'ensemble des pertes vendéennes à quelque 170 000 morts, soit 23 % de la population et jusqu’à 60 % en certaines zones. Sans compter les Bleus : quelque 50 000 hommes. 

Ces travaux ont été publiés dans les numéros 1 à 4 de la revue Recherches vendéennes, entre 1994 et 1997, et surtout dans un magistral ouvrage intitulé Détruisez la Vendée !, auquel il a généreusement associé six autres chercheurs. Ce livre de 634 pages, édité au Centre vendéen de recherches historiques (CVRH), fait désormais référence, tant pour ses analyses que pour ses recensements et sa magistrale bibliographie. Curieux de tout, tombé amoureux de la Vendée dont il enviait le dynamisme, Jacques avait aussi accepté de traiter, au cours des grands colloques du CVRH, de sujets portant sur le tourisme dont l'histoire est ici si mal connue. 

Il se trouva par la suite de nouvelles raisons de travailler sur la Vendée. Il donnait régulièrement des comptes rendus d’ouvrages – jusqu’à cette année – à la revue Recherches vendéennes, mais il a surtout proposé ses services, dès sa retraite, aux Archives départementales. Excellent découvreur d'archives, en quelque lieu qu'elles se trouvent, sa première mission aboutit à un guide des sources de l'histoire du tourisme en Vendée. Mais c'est par une entreprise plus ambitieuse et de grande audience qu'il poursuivit, en enquêtant sur les sources parisiennes de la guerre de Vendée. Il a d'abord produit trois guides, débusquant des archives jusqu'au Quai d'Orsay et à la préfecture de police. Aux archives de l'Armée (au château de Vincennes) et aux Archives nationales, il est allé beaucoup plus loin en dépouillant soigneusement les dossiers à mettre en valeur. Jacques Hussenet, durant quelques années, en a repris sur place le classement  et l'inventaire, avec l'aimable connivence des conservateurs, avant qu'ils ne soient numérisés et mis en ligne. Le tout réuni occuperait plus de dix mètres linéaires de rayonnage. Leur reproduction mobilise 54.430 images, désormais disponibles en ligne et accessibles grâce à près de 4000 notices descriptives interrogeables qu’on lui doit. 

C'est désormais d'un clic que l'on consulte les archives du Comité de Salut public comme celles du Tribunal criminel et révolutionnaire, celles de la Convention comme celles des représentants en mission ou encore des officiers généraux commandant les colonnes infernales. L’histoire est donc à la portée d'un plus grand nombre, et les lecteurs peuvent aborder les sources aussi bien que les historiens, les relire après eux et les recouper, grâce à eux dans le meilleur des cas, sinon sans eux. Ils sont bien plus libres face aux constructions idéologiques encore fréquentes et si sélectives. 

C’est le goût de Jacques Hussenet pour les archives qui l’incita à les rapprocher ainsi du public. Depuis, celui-ci manifeste un engouement pour son travail qui ne faiblit pas. Pourquoi s'en tenir toutefois à la guerre de Vendée ? Depuis plus d'un an, c'est sur le chartrier de Thouars aux Archives nationales que travaillait Jacques Hussenet, préparant la mise en valeur d'une des plus belles documentations médiévales et modernes de l'histoire de la Vendée. 

D’une grande sensibilité, modeste et parfois bourru, Jacques Hussenet a apporté une contribution essentielle à la connaissance tout en aidant à sortir des affrontements partisans. Ses interventions publiques, au milieu des grands universitaires invités en Vendée, étaient toujours soignées et brillantes. L'histoire n'était pourtant qu’une activité annexe pour lui dont la carrière s’est déroulée au Comité d'expansion économique de la Marne puis à l'Agence d’urbanisme de Reims. C'est même une mission conduite dans le premier de ces postes, après ses études universitaires, qui lui fit découvrir sa vocation profonde. Il se mit alors à dévorer, « sitôt sorti du bureau, explique-t-il dans Argonne 1630-1980, des revues et des livres que j'aurais pu (et dû) consulter durant ma vie estudiantine, mais que j'avais ignorés, accaparé par un emploi de maître auxiliaire et un engagement syndical… Louis Henry, Marcel Reinhard, Bertrand Gille, Pierre Goubert, Jacques Dupâquier, Jean-Noël Biraben, Guy Cabourdin, Michel Morineau », énumérait-il avec reconnaissance il y a déjà 35 ans. « Grâce à eux m'apparaissaient enfin les fils conducteurs reliant l'histoire de France à celle du moindre village, l'histoire des rois à celle des paysans, l'histoire politique à la démographie historique, l'histoire événementielle à l'histoire quantitative. » 

Jacques Hussenet était un historien de belle envergure autant qu’un géographe, menant ses activités sans contradiction, l’une éclairant souvent l'autre. Ces dernières années, il a longuement travaillé à renouveler l'histoire de la fuite de Louis XVI, qui finit par son arrestation à Varennes… en Argonne, justement. Son livre, presque achevé, le ramenait à sa terre natale, lui qui, affirmait-il bravement dans la « présentation de l'auteur » ouvrant son premier ouvrage, avait pour « signes particuliers : – être fier d'avoir gardé les vaches dans son enfance, – aime les chats et les jours de pluie, – déteste les cravates et les discours. » 

Alain Gérard, Juliette Grison et Thierry Heckmann 

Date de publication : 11 avril 2018

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