L’aventure littéraire de Paul-Emile Pajot

L’historien Alain Gérard a publié en 2015 Mes aventures : journal inédit de Paul-Emile Pajot (1873-1929) : marin-pêcheur et peintre de bateaux, aux éditions du CVRH. 

Natif de Paimpol, fils et petit-fils de marins, Alain Gérard, fondateur du Centre vendéen de recherches historiques, voue une passion à la mer et à ceux qui en vivent. Après avoir publié en 2002 Les Sables au temps de la grande pêche, manuscrits de Collinet, et organisé en 2007 un colloque consacré aux Vendéens et la mer, ce sont les écrits de Paul-Emile Pajot, marin sablais, qu’il publie et préface dans son dernier ouvrage. Une riche bibliographie, une chronologie et un glossaire réalisé par le linguiste Pierre Rézeau, complètent la publication. La lecture du journal de Paul-Emile Pajot nous entraîne à la découverte d’une personnalité particulièrement riche et complexe. 

  

Marin-pêcheur, peintre et écrivain

Peintre autodidacte, Paul-Emile Pajot est l’auteur d’environ 4000 « cadres » ayant pour sujet unique les bateaux, qu’il vend tout d’abord à ses amis marins, avant d’atteindre à une reconnaissance nationale, admiré par des artistes tels que Albert Marquet et Jean Cocteau. Parallèlement, il se livre à une autre activité, non moins surprenante chez ce Chaumois issu d’une famille illettrée : l’écriture d’un journal, qu’il illustre de près de 1000 dessins à la gouache. Dans une première partie, qui prend la forme de mémoires, Pajot évoque son enfance et sa prime jeunesse. Le journal proprement dit démarre le 25 février 1900, date à partir de laquelle le marin écrit au présent. 

Photo extraite de l'ouvrage de Jean Huguet "Paul-Émile Pajot : marin pêcheur, imagier de la mer" (BIB 5496) 

Comment l’enfant embarqué comme mousse avant 12 ans en arrive, une quinzaine d’années plus tard, à commencer, d’une belle écriture et dans un français impeccable, un journal qu’il tiendra pendant près d’un quart de siècle (celui-ci s’interrompt le 28 décembre 1922) ? De quelle façon le vécu personnel du marin, la société et la ville dans lesquelles il évolue, les événements nationaux et internationaux, l’imprègnent et l’affectent et sont restitués dans son journal ? D’où vient l’absence quasi complète chez Pajot de références à la religion, à une époque où s’opposent souvent violemment une droite chrétienne et une gauche anticléricale ? Autant de questions auxquelles s’attache à répondre Alain Gérard dans la riche introduction qui précède la publication du journal. 

  

L’école de la République

Le peu d’années passées à l’école suffisent pour donner à Pajot la maîtrise de l’écriture et le goût des livres. C’est à un « hussard noir de la République », Jean-François Chenay, premier instituteur laïc à être fait chevalier de la légion d’honneur, qu’il les doit. C’est ce même homme qui fait naître chez le jeune Pajot une curiosité insatiable, qu’il aura ensuite à cœur de transmettre à ses sept enfants. 

Pour rendre compte de l’écriture du marin, Alain Gérard s’est assuré la collaboration du linguiste Pierre Rézeau. Ce dernier présente un glossaire qui révèle toute la richesse d’une langue où se mêlent termes techniques, anciens ou rares, et du parler local, dans des phrases parfaitement construites, où se glisse régulièrement l’imparfait du subjonctif. 

  

Ecrire pour témoigner : de l’intime à l’universel

La Chaume depuis les Sables-d'Olonne, carte postale de la collection Ramuntcho ( 20 Fi 194-6

Travailleur de la mer. Un événement marque à jamais le jeune Pajot : la mort de son père, marin-pêcheur comme lui, péri en mer lors de la terrible tempête du 27 janvier 1881 qui coûte la vie à 52 hommes. Son journal se veut le témoin du dur métier de marin à l’époque des bateaux à voiles. L’auteur y relate les événements, petits ou grands, heureux ou dramatiques, qui constituent son quotidien et celui de ses semblables. Et surtout, trop souvent revenus, les naufrages, « qui font du journal de Pajot un cimetière marin ».  Mais aussi la solidarité des gens de mer qui autorise le développement du sauvetage en mer, initié aux Sables-d’Olonne par Pierre Crouzillat, permettant à ces hommes de « devenir les héros de leur propre destin ».  

Une ville portuaire et une société littorale. La ville des Sables à la fin du XIXe et au début du XXe siècle, et plus particulièrement le quartier de la Chaume où se concentrent les marins, revit sous la plume de Pajot. Alain Gérard met ses écrits en perspective en dressant un historique de la cité, port sardinier et thonier, dont il décrit l’extraordinaire développement au cours du XIXe siècle, dû à l’essor de la pêche et des conserveries, dans lesquelles travaillent les femmes et filles des marins. Ainsi la Chaume où affluent les migrants, dont nombre de Bretons, voit-elle sa population quadrupler entre 1840 et 1915. On a affaire à une société jeune, cosmopolite, à des familles aux nombreux enfants qui vivent au rythme des marées. 

Ravaudage des filets sur les quais ( 20 Fi 194-6

La Grande Guerre. 1914 marque un tournant dans le contenu du journal. Peu à peu la guerre y prend une place prédominante. Réformé en raison des nombreuses infirmités contractées à bord des bateaux, qui l’ont conduit à une retraite anticipée à l’âge de 40 ans, Pajot, ardent patriote, même s’il considère la guerre comme une « chose épouvantable », vit intensément le front, recopiant les articles des journaux, dessinant à partir de photographies publiées dans Le phare de la Loire, les visages de 681 poilus, sa façon à lui de leur rendre hommage. À partir de 1915, il se fait le chroniqueur indigné de la guerre sous-marine qui sévit, mettant en danger les marins dont les bateaux risquent sans cesse d’être atteints par les mines ou les torpilles. 

  

Un ciel où Dieu est absent ?

Avec ce bel ouvrage, qui restitue toute la qualité et la fraîcheur des dessins de Pajot, Alain Gérard réussit à approcher la vérité d’un homme singulier, dans toute sa complexité et son humanité. Car si Dieu semble absent chez Pajot, traduisant peut-être « l’abandon constaté de la pratique religieuse chez les marins entre 1880 et 1930 », si « le ciel [qu’il peint] est vide », l’homme lui y tient toute la place, « fragile silhouette qui résiste à la violence des éléments, qui espère le sauveteur, l’homme qui donne sa vie pour son frère » et dont Pajot se fait le témoin. Là réside toute la richesse du journal de Paul-Emile Pajot. 

L’ouvrage est consultable aux Archives de la Vendée, sous la cote BIB D 879 : Mes aventures : journal inédit de Paul-Emile Pajot (1873-1929) : marin-pêcheur et peintre de bateaux. La Roche-sur-Yon : CVRH, 2015. 508 p. (39 €) 

A noter : la  conférence d’Alain Gérard à Cholet, à la médiathèque Elie Chamard, parvis Jean Moulin, salle Araya, le samedi 6 février 2016 à 15 h. 

Date de publication : 21 janvier 2016

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