1916 : Armand Mercier, fusillé pour l’exemple

Extrait de la fiche matricule d'Armand mercier (Arch. dép. Vendée, 1 R 614) 

D’après les recherches effectuées par Camille Renaud

  

(Présentation par Emmanuelle Roy, Archives de la Vendée) 

Depuis une vingtaine d’années, l’historiographie de la Première Guerre mondiale est agitée par deux questions : Quelle place la recherche doit-elle accorder aux témoignages ? et Comment les combattants ont-ils tenu ? Certains historiens, rassemblés autour de l'Historial de la Grande Guerre (Péronne, Somme), défendent la thèse du « consentement ». Selon eux, une culture de guerre aurait existé avant 1914 et pendant le conflit, préparant et conditionnant les Européens au combat et aux souffrances qui l’accompagnèrent. Elle expliquerait la brutalisation des sociétés, qui allait entraîner des conséquences terribles au XXe siècle. 

Cette notion de culture de guerre constitue un apport majeur à la recherche sur la guerre 1914-1918, qu’elle a renouvelée. Néanmoins, suffit-elle à rendre compte de la façon dont les différents groupes sociaux résistent aux pressions de la guerre ? 

En réaction, d’autres historiens, regroupés au sein du Collectif de recherche international et de débat sur la guerre de 1914-1918 (CRID 14-18), s'interrogent sur les multiples formes de contrainte (respect de la hiérarchie, conformisme social, pression des institutions (école, conscription, Église catholique, organisations politiques et syndicales), intransigeance de la justice militaire) qui se cachent derrière le consentement patriotique et qui s’imposent aux soldats. Ils privilégient l’étude des témoignages des simples combattants et y traquent les marques d’indiscipline. 

En effet, des cas d’insubordination ont parsemé les quatre années de guerre. L’exemple d’Armand Mercier, condamné à mort en 1916 pour abandon de poste, désertion et usurpation de grade, pose la question du consentement à l’effort de guerre et celle du sens des désobéissances. Ces dernières, présentées parfois comme l’expression d’une adhésion à un discours politique, ne seraient-elles pas plutôt la démonstration d’un sentiment de détresse extrêmement profond ou encore d’une personnalité asociale ? Il permet aussi de découvrir le fonctionnement et les enjeux de la justice militaire [1], qui est tentée parfois de faire des exemples pour dissuader la troupe de basculer dans l'indiscipline. 

   

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Armand Aimé Mercier [2] naît le 19 septembre 1886 à Apremont. Son père, Jean Mercier, né à Aizenay le 14 octobre 1815, y avait épousé en premières noces Rose Rabaud le 21 janvier 1838 et en avait eu huit enfants. Rose décéda aux Habites d’Apremont, le 6 juillet 1867, et Jean se remaria dix ans plus tard, le 14 novembre 1877, à l’âge de 62 ans, avec Marie Logeais. Il mourut le 16 juin 1889. Armand, qui n’avait pas 3 ans, n’aura donc aucun souvenir de son père. Dès 13 ou 14 ans, Armand est gagé comme domestique dans des fermes. 

  

Le service militaire

Relevé de punitions (Ministère de la Défense, Mémoire des hommes, SHD/GR 11 J 914) 

D’après sa fiche matricule [3], il commence son service militaire au 150e régiment d’infanterie le 9 octobre 1907. Déjà, l’Armée ne semble pas lui convenir et il a vite affaire à ses chefs : le caporal lui inflige deux jours de consigne, qui sont doublés par le capitaine, pour avoir caché ses chaussettes sales dans sa paillasse. Le 3 avril 1908, il est réformé pour rhumatisme chronique, mais l’Armée le rattrape le 17 février 1909 et le renvoie au 137e RI, puis au 93e RI. Cela va aller de mal en pis jusqu’à sa libération le 25 septembre 1910. Il ne reçoit pas moins de neuf punitions et va écoper de 93 jours de salle de police pour différents motifs : retard au retour de permission, matériel cassé, paquetage sale, refus de marcher, etc. Dans leur langage cru, les militaires diraient que c’est un « tire-au-cul ». 

Toutes ces punitions, qui datent de son service militaire, sont notées et pèseront lourd devant le conseil de guerre. Armand Mercier n’est visiblement pas fait pour la vie militaire. Il ne supporte pas la discipline et ne s’intègre pas au groupe. Un certificat de bonne conduite lui est cependant décerné. 

  

Les campagnes de 1914 et 1915

Mobilisé le 2 août 1914, Armand Mercier quitte La Roche-sur-Yon le 6 août et reçoit le baptême du feu, le 22, à l'attaque de Maissin (Belgique). En quatre à cinq jours, le régiment va perdre douze officiers et cinq cents hommes, avant de battre en retraite. Replié près de Fère-Champenoise (Marne), le 93e repousse une attaque à Ecury-le-Repos. Le 28 septembre, lors de la « course à la mer », il arrête l'ennemi à La Boisselle près d’Albert (Somme), puis le front se stabilise et la guerre des tranchées commence. 

De décembre 1914 à juin 1915, le régiment s'établit près d’Hébuterne (Pas-de-Calais). À partir du 7 juin, le régiment mène plusieurs attaques sur les fermes de Toutvent et de Beauséjour. Le 21 juillet, les positions sont remises aux Anglais et le régiment est ramené dans la région de Breteuil (Oise). Il participe à la bataille de Champagne, puis est dirigé sur la Marne où il se réorganise. 

Aux premiers jours de décembre 1915, le 93e remonte en ligne vers Tahure (Marne) où il restera jusqu'au 22 avril 1916 [4]

Les lourdes pertes, la boue, le froid, la vermine, les permissions peu nombreuses et souvent retardées, l’état lamentable des cantonnements de repos, le contact permanent avec le sang et la mort usent la santé physique et mentale des soldats. 

   

Une première désertion en décembre 1915

Comme tous ses camarades Armand Mercier est épuisé, alors il se cache. À l’appel du 10 et à celui du 11 décembre 1915, il est absent. C’est sa première désertion. Il ne reparaît à la compagnie que le 25 janvier 1916. Qu’a-t-il fait durant plus d’un mois ? Depuis le 14 décembre 1915, il était soigné dans une ambulance [5]

De retour au régiment, il est mis au « gnouf [6] » et est condamné à 4 ans de travaux publics, par un premier conseil de guerre réuni le 10 avril 1916, pour « désertion à l’intérieur, en temps de guerre, sur un territoire en état de siège ou de guerre [7]. » Pourquoi une condamnation aussi sévère, alors que son passage dans l’ambulance n’est ni contesté, ni relevé comme abusif ? On peut croire que le commandement perçoit Armand Mercier comme un militaire asocial, impossible à commander et dangereux pour la cohésion de la troupe et qu’il veut faire un exemple, en dépit de la loi du 27 avril 1916 qui rend les procédures de la justice militaire moins expéditives [8]

Condamné aux travaux publics, Armand Mercier y aurait été à l’abri du danger, mais l’Armée a besoin de lui. Renvoyé au 137e RI, il ne se presse pas : devant intégrer le corps le 18 avril 1916, il arrive le 22 pour la soupe ! Nouveau conseil de guerre, il est condamné cette fois à 5 ans de travaux publics. Toutefois le général commandant la 21e division suspend la peine et renvoie Armand Mercier au 93e RI ! 

   

Une récidive fatale en juin 1916

Compte rendu de la relève du 10 au 11 juin 1916 (Ministère de la Défense, Mémoire des hommes, SHD/GR 11 J 914)  

Le 31 mai 1916, Armand Mercier est devant Verdun (Meuse) avec le 93e RI. Le 10 juin 1916, le régiment quitte la citadelle et monte au front, vers Thiaumont. La bataille fait rage. L’abri des Quatre Cheminées, en contrebas de la côte de Froideterre est bombardé journellement depuis la colline de Douaumont située à 2 km. Deux jours avant, le 8 juin, des camarades d’Armand, Louis Renaud [9] et son escouade, ont trouvé la mort, ensevelis par un obus, dans le Ravin de la Dame (rebaptisé Ravin de la Mort après la guerre). La veille, le 9 juin, les lieutenants Herduin [10] et Millant [11], du 137e RI, ont ramené de la ferme de Thiaumont une quarantaine de survivants sur les deux compagnies du départ. Sans ravitaillement, à bout de munitions, et sous le feu de l’artillerie française qui pensait la position perdue, ils étaient menacés d’être faits prisonniers. Deux jours plus tard, et malgré de bons états de service, les deux hommes seront fusillés pour abandon de poste [12]. C’est vers cet enfer que le 93e RI se dirige en cette nuit du 10 au 11 juin 1916 ; Armand Mercier déserte une nouvelle fois, rejoint sa famille en Vendée et ne reparaît au dépôt de La Roche-sur-Yon que le 23 juin, revêtu d’une capote portant les galons de caporal ! 

  

L’enquête sur sa disparition du 10 juin 1916

Extrait du rapport du lieutenant Crignon, en date du 28 juin 1916 (SHD/GR 11 J 914) 

Le 28 juin, le lieutenant Crignon [13] rédige un terrible réquisitoire contre lui [14]. Armand Mercier y est qualifié de « mauvais soldat » et de « lâche ». Ces mots sont terribles pour un soldat en guerre depuis 22 mois, mais la punition doit servir d’exemple à tous ceux qui seraient tentés de l’imiter. 

Revenons sur l’enchainement des faits. Le 23 juin, jour du retour de Mercier au dépôt de La Roche-sur-Yon, le commandant Drahonnet envoie un rapport au lieutenant-colonel Lafouge, au 93e RI : « Ce militaire interrogé a prétendu avoir été enfoui par un obus à Verdun (côte du Poivre), le lundi 12 juin 1916, évacué par la suite sur un poste de secours où un officier d’artillerie lui aurait remis un billet pour pouvoir se présenter au dépôt d’éclopés (sic) à un médecin chef. Mais au lieu de se présenter au dépôt d’éclopés, il a pris le train et est venu dans sa famille jusqu’à aujourd’hui [...] Estimant à mon avis que cet homme est déserteur […] je l’ai donc fait enfermer aux locaux disciplinaire du corps. [Il] est dirigé sur le 93e au front le 23 juin 1916 à 17h09 accompagné du sergent Herrou [...] » [15]. Le 25, Lafouge demande dans la marge du rapport à être tenu au courant des suites données à cette affaire. 

Le même jour, Crignon dresse un compte rendu de la disparition d’Armand Mercier où il donne les éléments qui entraîneront la sentence [16] : profitant de l’obscurité, il quitte la compagnie ; il se rend dans sa famille à l’autre bout de la France ; il revient avec une capote et les galons de sergent ; récidiviste, il est un mauvais soldat et ne mérite aucune pitié. 

Jusqu’ici, le passage en conseil de guerre n’est pas évoqué même s’il est sous-entendu. C’est donc bien, en arrivant dans sa compagnie, que le sort d’Armand Mercier se joue. Le lieutenant Crignon rédige son violent rapport et le lieutenant-colonel Lafouge abonde dans le même sens. Les états de service d’Armand Mercier sont ressortis : 16 jours de consigne, 93 jours de salle de police, 30 jours de prison, 8 jours de cellule. Le passif est lourd et il est difficile de voir en lui un bon soldat. 

  

Les interrogatoires d’Armand Mercier et des témoins

Le 30 juin, Armand Mercier est interrogé par le rapporteur près du conseil de guerre. Ses déclarations sont étonnantes : « Je reconnais avoir abandonné la compagnie et ce par peur. Je suis parti à peine arrivé au Bois des Vignes […] Je suis rentré sur Verdun, où j’ai trouvé une automobile qui m’a conduit à Bar-le-Duc. J’ai pris de là le train des permissionnaires […] et suis arrivé chez moi en descendant à la gare de La Roche-sur-Yon. […] Je suis allé chez ma mère qui habite Apremont. Je suis resté 8 jours avec elle, puis je suis allé au dépôt pour demander une feuille pour rejoindre. » Il ajoute avoir reçu la capote au moment où son groupe montait sur Verdun et qu’il ignorait ne pas avoir le droit de la porter. Mais la suite est contradictoire, lorsqu’on lui rappelle : « Interrogé au corps, vous paraissez avoir déclaré que cette capote vous avait été remise à une ambulance où vous avez été soigné après avoir été commotionné par un obus à la Côte du Poivre. Tout cela n’est évidemment pas la vérité puisque vous avez reconnu qu’en quittant la compagnie en présence de l’ennemi, vous étiez parti directement dans votre famille. » Il déclare : « Je n’ai jamais dit tout cela [17]. » Qu’a-t-il voulu dire ? Est-ce qu’il a été commotionné par l’obus et admis dans une ambulance ? Est-ce, seulement ensuite, qu’il a décidé de revenir à Apremont ? 

Appelé à témoigner, le lieutenant Crignon se dit convaincu que la fuite de Mercier était préméditée. Il le soupçonne d’avoir déjà tenté de fuir la veille et conclut par ces mots : « Mercier a agi comme un lâche ; il est indigne d’indulgence. Mes hommes se sont admirablement conduits à Verdun. Nous avons essuyé des pertes sévères. De braves gens comme ceux que nous avons dans nos compagnies ne doivent pas être en contact avec des gens comme Mercier. Il est nécessaire de faire des exemples. » 

Le témoin suivant est le sergent d’Armand Mercier, François Crochet [18], un Vendéen de Saint-Jean-de-Monts : « Pendant les quelques jours qu’[Armand Mercier] a été avec nous, je n’ai pas eu de reproches à lui adresser. J’avais remarqué simplement qu’il avait un caractère en-dessous et vivant à l’écart de ses camarades » ; « Mercier a agi comme un lâche car il savait comme tout le monde que l’on devait monter en ligne et il a pris la fuite pour éviter le danger. » Les autres témoins corroborent ses propos [19]. Armand Mercier, arrivé depuis 10 jours au 93e, n’avait sans doute pas eu le temps de nouer des relations amicales avec ses camarades. 

Le 2 juillet 1916, le caporal Laquièze est nommé défenseur d’Armand Mercier devant le conseil de guerre qui va se réunir deux jours plus tard. Il semblerait qu’il ait été avocat dans le civil. Le même jour, il demande au rapporteur de confirmer qu’au combat de Chaumont-Saint-Quentin (Ardennes), Mercier aurait sauvé des lignes ennemies le commandant Blainville, blessé. En réponse, le colonel Manceron télégraphie, le même jour, que le soldat Mercier ne peut prétendre être allé chercher le commandant Blainville que s’il faisait partie d’une corvée chargée d’aller chercher des aliments à Chaumont-Saint-Quentin, mais que la plupart des hommes avaient évité de passer dans cette zone exposée à l’ennemi. Ce même jour, le chef de bataillon Robert fait un rapport identique [20]

Les combats de Chaumont-Saint-Quentin datent du 2 septembre 1914, lors de la retraite depuis Maissin. Les régiments de Vendée, le 93e, le 293e et le 137e, étaient côte à côte. Armand Mercier a-t-il réellement secouru le commandant du 293e ? On l’ignore. 

  

La mise en accusation

Le 2 juillet 1916, le commissaire rapporteur Bonin s’adresse au général de la 21e division [21] : « Mercier est connu dans toute la division comme le soldat le plus déplorable qu’on puisse imaginer, il a comparu déjà deux fois devant notre conseil de guerre, le 26 avril, le 12 mai 1916 pour abandon de poste et désertion. Il a été condamné ainsi à 4 ans et à 5 ans de travaux publics. Lors de sa dernière condamnation, il avait déjà quitté son bataillon au moment où celui-ci allait en tranchées. En conséquence, notre avis est qu’il y a lieu de poursuivre devant le conseil de guerre de la 21e division le soldat Mercier sous les inculpations : 

  1. d’avoir, le 10 juin 1916, au Bois des Vignes, abandonné sans autorisation, son poste, la 3e compagnie du 93e et ce en présence de l’ennemi.
  2. déserté en présence de l’ennemi dans les mêmes circonstances de temps et de lieu en restant absent de son corps, le 93e d’infanterie, du 10 au 25 juin 1916, date de la présentation volontaire au dépôt du Régiment.
  3. d’avoir, en juin 1916, sur le territoire de la 11e région, porté publiquement et sans en avoir le droit, les insignes du grade de caporal.

Crimes et délit prévus et punis par les articles 213, 239, 266 du code de justice militaire [22]. » 

Le même jour, Bonin signifie à Armand Mercier, détenu à Combles (Somme), sa mise en accusation devant le conseil de guerre. 

  

Le Conseil de guerre du 4 juillet 1916

La minute du jugement indique que le conseil de guerre est permanent à la 21e division. Ce 4 juillet 1916, il est composé de cinq juges : le lieutenant-colonel de Vial, commandant le 65e RI (président) ; le commandant de Tinguy du 93e RI ; le capitaine Richard, le sous-lieutenant Sevestre et l’adjudant Peyrot du 65e RI. 

Il semblerait que seul le lieutenant Crignon ait été appelé à la barre pour souligner de nouveau la couardise du prévenu face au sacrifice de ses camarades, les autres dépositions sont lues : « Mercier et un sournois, rien ne vibre chez lui. C’est un lâche, un mauvais Français, un menteur. Il n’est pas digne de pitié. Il n’a pas voulu courir le risque de se réhabiliter. Dans la compagnie à Mercier que je commande, il y a eu des pertes sensibles. Il ne reste que deux hommes dans son escouade. » Et sur interpellation du Président, il ajoute : « Nous n’étions pas marmités au Bois des Vignes. Nous n’avons pas reçu un obus [23]. » 

Armand Mercier comparait « libre et sans fers », accompagné de son avocat ; il est condamné à l’unanimité à la peine de mort [24]

Extrait de la minute du jugement (Ministère de la Défense, Mémoire des hommes, SHD/GR 11 J 905-2)  

Armand Mercier fait appel du jugement. Le conseil de révision de la 2e armée qui se réunit le 24 juillet est composé du général Marie Lucien Franiatte (président), du colonel de Villèles, du lieutenant-colonel Mathieu, du commandant Fourier et du capitaine Finestre. Le commissaire du gouvernement est le capitaine Lemoyne. 

Il semblerait que ni le défenseur, ni Armand Mercier n’aient été présents pour ce jugement. De même, il est noté qu’ils n’ont soulevé aucun moyen, ni présenté aucun mémoire. Le recours est rejeté à l’unanimité [25]. Un recours en grâce est alors présenté au Président de la République, Raymond Poincaré, qui le rejette. Le télégramme du général commandant en chef, daté du 18 août 1916, ordonne : « Prière faire procéder immédiatement à exécution et rendre compte [souligné 2 fois] [26]. »* 

Ordre d’exécution (Ministère de la Défense, Mémoire des hommes, SHD/GR 11 J 914)  

  

L’exécution

Le général Dauvin, commandant la 21e division d’infanterie, ordonne que l’exécution ait lieu le 20 août 1916 à 6 heures du matin, à Dieue (Meuse), dans les carrières situées au nord de la route de Sommedieue, et que le peloton d’exécution soit fourni par le bataillon du 93e RI [27]

Bonamy, greffier du conseil de guerre, rédige le procès-verbal de l’exécution [28] et le médecin aide-major constate la mort : « Le piquet ayant fait feu sur le condamné, je me suis approché et ai constaté qu’il était tombé mort, la majeure partie des balles ayant pénétré dans le cœur et la région du cœur, le coup de grâce donné derrière l’oreille ayant traversé le cerveau [29]. » 

   

Orphelin de père, Armand Mercier, a été élevé par une mère sans ressources. Il a été placé dans des fermes où le travail tenait lieu de tendresse. A-t-il été scolarisé ? C’est peu probable, car sa signature est maladroite. De son enfance, Armand Mercier a sans doute gardé le goût de la solitude. Cette guerre où il est plongé, il ne voit pas à quoi elle sert, ce n’est pas sa guerre. 

Dès le premier rapport, Armand Mercier est qualifié de lâche ! Tout au long de la procédure, le terme sera répété. Au front depuis près de 2 ans, il a pourtant participé à de nombreuses attaques, souvent stériles, faisant sortir les hommes des tranchées, au coude à coude, face aux mitrailleuses allemandes. 

 

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(Perspectives par Thierry Heckmann, Archives de la Vendée) 

Bien des soldats moururent sous les coups mal ajustés de leur propre artillerie. Mais exécutés par les leurs ? On sait pourtant que la justice militaire, ou même quelquefois l’encadrement militaire et sans plus de procédure, faisait passer par les armes ceux qui se refusaient à la guerre, comme ceux qui, bien souvent, n’en refusaient que des conditions paraissant insensées. Beaucoup furent amnistiés ou réhabilités après-guerre, tels les deux officiers cités dans ce texte pour l’affaire du 9 juin 1916, lorsqu’ils avaient préféré faire retraite avec quelques survivants, plutôt qu’être prisonniers ou tous massacrés. Le temps passant, la mémoire des fusillés devint une cause pour dénoncer cette guerre, rompre en quelque sorte avec le consentement qui l’avait fait accepter. Cette cause s’est réveillée lors de la préparation de la commémoration du centenaire, à notre époque où la perception de la souffrance prime sur la valeur du sacrifice. 

Le cas d’Armand Mercier paraît à première vue anecdotique. L’homme, si peu militaire, n’a rien non plus d’un militant. Orphelin en bas âge d’un père qui aurait pu être son grand-père, il subit la rigueur d’une vie de « domestique cultivateur » sans disposer du ressort ou des qualités permettant de transfigurer son destin, voire d’en renverser les perspectives bornées. Rien ne dit qu’il fut vraiment un marginal, mais il illustre la figure des sans-défense marqués par la-faute-à-pas-de-chance. Déjà le service militaire avait révélé sa difficulté à respecter les usages et les contraintes d’une société où il était à peine intégré. Et pourtant, la guerre venue, il suit le mouvement qui s’impose à lui, durant près de deux ans – ce qui n’est pas rien – puis il s’octroie un congé de douze jours pour revoir sa mère, avant de revenir de lui-même au front. Les insurgés vendéens de 1793 en faisaient autant et expliquaient être allé changer de chemise ! Mais, quelle armée régulière supporterait pareille indiscipline ? Armand Mercier a été rapidement fusillé. 

Cent ans plus tard, un changement majeur renverse l’appréciation d’un tel comportement, sans doute moins antipatriotique ou antinational qu’asocial. Le service militaire obligatoire a en effet été aboli et l’Armée, désormais de métier, ne repose plus que sur l’engagement, un concept vraisemblablement très étranger à Armand Mercier. Autant la solidarité forcée de la mobilisation générale a longtemps rendu inintelligible un parcours tel que le sien, autant il paraît évident désormais que certains, plus que d’autres, ne sont vraiment pas faits pour être soldats. 

  

Janvier 2017 

  

  

Notes : 

[1] http://www.memoiredeshommes.sga.defense.gouv.fr/fr/article.php?laref=599&titre=le-fonctionnement-de-la-justice-militaire (consultation du 27-12-2016) 

[2] Arch. dép. Vendée, Dictionnaire biographique des Vendéens. En ligne : http://www.vendeens-archives.vendee.fr/personnalite-mercier-armand-aime-23293 

[3] Arch. dép. Vendée, 1 R 614 (vue 654/901). En ligne : http://soldatsdevendee.fr/details.php?id=66885 

[4] Arch. dép. Vendée, 1 Num 1/165-8 - Historique du 93e R.I. [1951]-[1960]. 47 p. http://recherche-archives.vendee.fr/ark:/22574/vtae28d65a787182a0f 

[5] Installation, plus ou moins sommaire, où l’on transportait les blessés et les malades. Quelquefois un médecin, souvent un infirmier, y officiait. Les blessés étaient couchés par terre, quelquefois sur la paille du champ voisin. Pas de pénicilline naturellement (sera découverte en 1928), mais de l’iode et de l’alcool. La gangrène, la septicémie et la grippe espagnole à la fin de la guerre y feront des ravages plus que les bombardements ennemis ! En habile simulateur, Armand Mercier a pu se faire admettre dans une de ces ambulances et y rester plusieurs semaines. 

[6] Prison dans le vocabulaire militaire argotique. 

[7] SHD/GR 11 J 914 - Dossier de procédure (vue 75-76/87). En ligne : http://www.memoiredeshommes.sga.defense.gouv.fr/fr/ark:/40699/m005450e4adc0a22 

[8] Depuis le tout début de la guerre, les tribunaux militaires jugent les mutilations volontaires, les désertions et les refus d’obéissance, ainsi que les crimes et délits de droit commun et les faits d’espionnage. Les échecs militaires et les erreurs du commandement ont été la cause de la multiplication des exécutions. On estime le nombre de soldats exécutés pour désobéissance à 125 au cours des cinq premiers mois de guerre et à 563 durant la guerre, sur les 1009 fusillés et exécutés sommaires par le Service historique de la Défense en 2016. D’après : http://www.memoiredeshommes.sga.defense.gouv.fr/fr/article.php?laref=601&titre=le-corpus-des-fusilles-documentes (04-07-2016) 

[9] Arch. dép. Vendée, 1 R 580 (vue 422/765). En ligne : http://soldatsdevendee.fr/details.php?id=51476 

[10] Dossier de fusillé de Henri Valentin Herduin : http://www.memoiredeshommes.sga.defense.gouv.fr/fr/ark:/40699/m005450e4367c843 

[11] Dossier de fusillé de Pierre Millant : http://www.memoiredeshommes.sga.defense.gouv.fr/fr/ark:/40699/m005450e4b6b445a 

[12] Ils seront tous deux réhabilités par la cour d'appel de Colmar le 20 mai 1926. 

[13] Paul Marie Joseph Crignon est né le 7 mars 1889 à Goincourt (Oise). Engagé pour trois ans, le 9 mars 1907, il a tout juste 18 ans et ses parents sont déjà morts. Il est nommé caporal dès juillet, et sergent en septembre 1908. Il se rengage pour un an en 1910 et demande à être remis caporal. Mobilisé le 3 août 1914, il est nommé adjudant le 11 septembre 1914 et sous-lieutenant le 17, la semaine suivante. À cette époque, se situe un épisode cocasse qui aura peut-être une influence sur le rapport qu’il rédige contre Armand Mercier. Le 1er avril 1915, Paul Crignon est déclaré insoumis, mais il a été porté manquant à tort, par erreur de son régiment. Il arrive au 93e RI le 12 novembre 1915 et est nommé lieutenant le 3 février 1916. Il a obtenu des citations : la première le 16 septembre 1914, alors qu’il était adjudant, pour avoir ramené dans les lignes de feu des éléments du régiment qui battaient en retraite car leurs officiers avaient été tués. C’est à cette occasion qu’il est nommé sous-lieutenant. Sa seconde citation, le 9 août 1916, signale qu’il a maintenu tout le monde à son poste, sous les bombardements, et a reformé les lignes au fur et à mesure des besoins (c’est-à-dire en remplaçant les morts). Il sera fait chevalier de la Légion d’honneur en 1935. Déclaré inapte au service armé le 1er juillet 1917, il rejoint les bureaux du 93e RI à La Roche-sur-Yon. Il a été malade pas moins de 5 fois, entre le 29 septembre 1914 et le 20 février 1919 et pour une durée totale de 422 jours. Il fait partie des 400 officiers français qui vont former la nouvelle armée polonaise qui bataillera contre la Russie soviétique en 1920. 

[14] SHD/GR 11 J 914 - Dossier de procédure op. cit. (vues 83-84/87). 

[15] SHD/GR 11 J 914 - Dossier de procédure op. cit. (vues 56-57/87) 

[16] SHD/GR 11 J 914 - Dossier de procédure op. cit. (vues 53-54/87) 

[17] SHD/GR 11 J 914 - Dossier de procédure op. cit. (vues 69-71/87) 

[18] Né le 9 mars 1884 à la Davière. Il a reçu deux citations et la Croix de guerre. Il sera blessé le 27 mai 1918 dans l’Aisne et terminera la guerre, prisonnier à Munster. 

[19] SHD/GR 11 J 914 - Dossier de procédure op. cit. (vues 59-66/87) 

[20] SHD/GR 11 J 914 - Dossier de procédure op. cit. (vues 24 et 46-48/87) 

[21] SHD/GR 11 J 914 - Dossier de procédure op. cit. (vues 36-38/87) 

[22] Extraits du code de justice militaire. Article 213. Tout militaire qui abandonne son poste est puni : De la peine de mort si l’abandon a eu lieu en présence de l’ennemi ou de rebelles armés ; De 2 à 5 ans d’emprisonnement si, hors le cas prévu par le paragraphe précédent, l’abandon a eu lieu sur un territoire en état de guerre ou de siège ; De 2 à 6 mois d’emprisonnement dans tous les autres cas. Art. 239. Est puni de la détention tout déserteur en présence de l’ennemi. Art. 266. Est puni d’un emprisonnement de 2 mois à 5 ans tout militaire qui porte publiquement des décorations médailles insignes uniformes ou costumes français sans en avoir le droit. 

[23] SHD/GR 11 J 914 - Dossier de procédure op. cit. (vues 30-31/87) 

[24] SHD/GR 11 J 905-2 - Minute de jugement devant le conseil de guerre. En ligne : http://www.memoiredeshommes.sga.defense.gouv.fr/fr/ark:/40699/m005450e4adc0a22   

[25] SHD/GR 11 J 3205-1 - Minute de jugement du conseil de révision. En ligne : http://www.memoiredeshommes.sga.defense.gouv.fr/fr/ark:/40699/m005450e4adc0a22   

[26] SHD/GR 11 J 914 - Dossier de procédure op. cit. (vue 16/87) 

[27] SHD/GR 11 J 914 - Dossier de procédure op. cit. (vues 11-12/87) 

[28] SHD/GR 11 J 914 - Dossier de procédure op. cit. (vues 7-8/87) 

[29] SHD/GR 11 J 914 - Dossier de procédure op. cit. (vue 13/87) 

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