Avant le traité franco-allemand de 1963, l'effort de paix d'Hélène de Suzannet

Nous avons célébré en janvier 2013 le premier demi-siècle du traité de l'Élysée, passé avec une nation naguère désignée comme notre ennemi héréditaire. S'il fallait encore consolider nos relations en 1963, il n'avait pas été simple auparavant de les envisager sur un mode pacifié. On n'y était pas arrivé après 1871 ni après 1919. Seuls pouvaient y contribuer des esprits libres, issus de la Résistance. Leurs voix audacieuses heurtaient inévitablement, après tant de souffrances endurées, mais elles disposaient de la légitimité conférée par une conduite héroïque et par la part prise au poids de souffrance générale. Telle se révèle Hélène de Suzannet dans un article publié en une de la grande presse, en 1946, sous ce titre singulier : « Les aspects humains de la question allemande ». 

  

Qui donc est Hélène de Suzannet, pour oser dédouaner certains Allemands de leur responsabilité dans l'aventure nazie ? Pour s'intéresser aussi à l'aspect moral de chaque conduite individuelle, quand les idéologies dominantes ne leur accordaient alors plus beaucoup d'intérêt ? Cette dame de la Chardière (Chavagnes-en-Paillers), veuve dès avant-guerre avec cinq enfants en bas âge, venait d'être député à l'Assemblée constituante. Ayant appartenu au réseau de Résistance Comète, elle avait participé à l'exfiltration d'aviateurs anglais tombés en France, mais elle avait aussi organisé le sauvetage d'enfants juifs, et en avait installé clandestinement plusieurs dizaines dans sa commune de Vendée. Arrêtée par les Allemands, emprisonnée six mois à Fresnes où sa mauvaise santé la condamnait, elle avait cependant joui d'une mesure particulière, prise par le procureur du tribunal militaire allemand de Paris. Il avait ajourné son procès et l'avait fait placer dans un hôpital. L'ablation d'un rein lui sauva la vie. L'ennemi pouvait donc être humain. L'inexpiable cruauté nazie ne risquait-elle cependant pas d'entraîner ses victimes dans le même aveuglement ? Y échapper, croyait-elle, serait leur véritable victoire. 

  

Dès l'installation du Comité de libération de la Vendée, Hélène de Suzannet, qui en fait partie, œuvre pour que les personnes compromises dans la collaboration subissent des procès équitables. Elle freine l'épuration, suscitant l'incompréhension de ses collègues plus politiques. Elle jette surtout sur les Allemands un œil qu'on dénoncerait tout haut comme coupable, si ses titres de guerre ne parlaient pour elle. On a en effet alors souvent eu du mal à suivre cette femme, dont les entrées auprès du général de Gaulle ont facilité l'action en faveur de certains prisonniers de guerre allemands, ou de personnes touchées par les mesures de dénazification dans la zone occupée par la France. 

  

C'est justement à la suite d'un séjour outre Rhin qu'Hélène de Suzannet publie son article sur la question allemande. Son plaidoyer n'est pas en faveur des vaincus, mais bien des vainqueurs : « agir autrement que selon les principes de la civilisation, au nom de laquelle nous avons fait la guerre et la Résistance, écrit-elle, équivaudrait à laisser une part de la victoire à Hitler. » La victoire n'est totale, en quelque sorte, que si l'on se purge de la haine. Balayant les références idéologiques (le primat du fait économique), elle prône un réalisme : avant de juger, « de blâmer, d'excuser ou d'absoudre », se mettre à la place d'autrui et imaginer nos propres réactions, en l'occurrence sous le joug de l'État nazi, puis chercher à comprendre. 

  

Hélène de Suzannet a dû être taxée d'une générosité naïve, mais elle s'en défend. Elle n'hésite pas à souligner des caractéristiques allemandes, même si elle ne montre aucun penchant pour les généralités. « L'esprit d'initiative et d'indépendance leur fait souvent défaut », dénonce-t-elle comme autant d'avantages donnés au totalitarisme. Par ailleurs, sous les drapeaux, « la rigueur de discipline », euphémisme pour l'héritage militariste prussien, favorise la soumission à tout ordre. Mais elle insiste surtout sur la tyrannie généralisée du nazisme, les tortures fréquentes et les exécutions faciles, le terrorisme, le secret, le cloisonnement totalitaire de la société. Elle veut croire que la population ignorait les camps d'extermination, et que l'Armée, bien que coupable, ne l'est cependant pas du pire. Cette position, on le sait, peut être nuancée. Retenons qu'Hélène de Suzannet refuse le piège des jugements absolus. 

  

   

Le seul argument qu’elle considère, face au pays du nazisme, tient à la réalité d'une résistance allemande, encore méconnue ou pas assez considérée. Elle-même ne fait allusion qu’au complot militaire, et elle admet que la situation totalitaire empêchait pratiquement toute action collective, privée de surcroît du soutien de l’étranger qui s’est avéré si vital pour la Résistance française. Reste, insiste-t-elle, la résistance individuelle, celle qui peut paraître minime, inutile à une cause, une résistance où elle se reconnaît sans doute le plus. Il ne s’agit évidemment pas pour elle d’opposer l’action individuelle à l’action collective. Elle rappelle toutefois que l’une et l’autre sont aussi risquées en régime totalitaire. Elle veut donc rendre sa noblesse à ce qui demande autant de force de caractère, tout en relevant de la morale plus que de la politique, « de la simple conscience, nous dit-elle, du sens du bien et du mal, de la pitié en somme. » 

  

Hélène de Suzannet conclut son article par les exemples que nous donnons ci-contre. Des résistants français arrêtés ont bénéficié de gestes d’humanité de la part de leurs gardiens allemands. En refusant ainsi l’enchaînement totalitaire, ils pouvaient en devenir victimes à leur tour. Leur héroïsme, fondé sur des convictions intimes coûteuses, a beau être privé de perspective collective et même de gloire (« elle tremblait littéralement de peur », dit Hélène de Suzannet à propos d’une gardienne qui enfreint les ordres), il rachète les Allemands de l’opprobre général. Il y a en effet toujours des hommes pour rejeter la sécurité qu’offrent les ordres et les convenances, suggère Hélène de Suzannet, qui les voit s’engager pour le bien, même sous l’uniforme porté par les bourreaux. 

  

Comment rompre avec le cycle infernal des revanches respectives, se demandait-on, alors que deux guerres mondiales s’étaient succédé à vingt-cinq ans de distance ? Hélène de Suzannet suggère de focaliser l’attention sur les individus qui ont témoigné que la société allemande n’était pas aussi investie par le nazisme qu’elle pouvait le paraître. Du coup, aux rescapés de la violence, comme elle, elle fait un devoir de « reconnaître hautement tous les cas où des ennemis ont eu une attitude humaine tout à leur honneur, comportant un danger certain et souvent grave. » Le mal, même sidérant, ne domine pas tous ceux qu'il pousse devant lui. L’ennemi, fait d’hommes tous différents, n’est pas un groupe irréductible. L’admettre, veut faire comprendre Hélène de Suzannet, est libérateur et enracine la paix. 

Thierry Heckmann 

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