Avril 1897 : le président de la République en Vendée

Portrait officiel du président Félix Faure 

Il y a 120 ans, du 20 au 27 avril 1897, Félix Faure, « le président voyageur », a visité l’Ouest de la France. Arrivé à la gare de La Roche-sur-Yon le 20 avril au matin, il rejoint Nantes, descend la Loire jusqu’à Saint-Nazaire, gagne Les Sables-d’Olonne et Rochefort par la mer, poursuit son périple jusqu’à Saintes, remonte à La Rochelle, puis s’arrête à Fontenay-le-Comte et à Niort, d’où il repart le 27 tard dans la soirée [1]

Ce voyage marathon, annoncé à l’automne 1895, prévu en septembre 1896 puis reporté [2], est une première à plus d’un titre. Si cette visite constitue le premier voyage officiel d’un président de la République en Vendée [3], c’est aussi le premier déplacement d'un chef de l'État qui ait été filmé. Revenons sur l’organisation, le déroulement et les enjeux de ce voyage. 

Le détail de cette tournée est connu grâce au dossier conservé aux Archives départementales de la Vendée sous les cotes 1 M 546-547, aux comptes rendus des journalistes publiés dans la presse, à l’album souvenir édité la même année par P. Belon et P. Gers (Paris : Berthaud frères) et coté BIB 2476, et au film conservé par l’Institut national de l’audiovisuel [4]. Tous ces documents témoignent de l'accueil fastueux réservé au chef de l'État. 

   

La volonté d’apaisement d’un président en représentation

Programme des festivités organisées aux Sables-d'Olonne (1 M 546) 

Félix Faure (Paris, 1841-1899) est le septième président de la République française. Républicain modéré, il accède à la magistrature suprême grâce au soutien de la droite monarchiste, le 17 janvier 1895 [5]. Bel homme, c’est un mondain qui a le goût du faste et des réceptions, ce qui lui vaudra bien des railleries [6]. Le quotidien belge Le Soir le décrit le 6 août 1896 comme « un président voyageur, ce qui le rend populaire auprès des populations qui aiment l’apparat des cortèges officiels. Il est curieux de constater la persistance de l’effet que produisent des drapeaux, des arcs de triomphe et une escorte de cuirassiers. On ne se lasse pas de ce spectacle, pas plus d’ailleurs que de voir un monsieur en habit noir avec le cordon rouge en sautoir » [7]

Durant son mandat, la fonction présidentielle s’affaiblit. De plus en plus soumise au pouvoir parlementaire, elle est réduite à un rôle essentiellement honorifique. C’est aussi à cette époque que se déroulent les phases les plus intenses de l’Affaire Dreyfus [8]. Le gouvernement formé par Jules Méline, le président du Conseil lors du voyage en Vendée, aura une durée de vie exceptionnellement longue sous la IIIe République, plus de deux ans (avril 1896-juin 1898). Jouant la carte de l’apaisement, Méline propose une alliance tactique à la droite catholique, qui se traduit par l’arrêt de la politique anticléricale si contestée dans l’Ouest [9]

Quand Félix Faure arrive dans le Centre-Ouest en 1897, la région est marquée par une forte dichotomie politique. La Loire-Inférieure et la Vendée font partie des cinq départements où les républicains n’ont pas obtenu la majorité aux élections législatives de 1893 (avec deux départements bretons, visités l’année précédente par le chef de l’État, et le Calvados). A l’inverse, en Charente-Inférieure et Deux-Sèvres, les républicains ont remporté plus de 90 % des suffrages à ce même scrutin [10]

La venue du chef de l’Etat est demandée par les élus du département [11] et semble attendue par la population. La presse témoigne d’ailleurs d’une déception, voire d’un sentiment de trahison, à l’annonce de l’ajournement du voyage en juin 1896 [12]

Aux Sables-d’Olonne, les semaines qui ont précédé la visite du président de la République ont pourtant été agitées par de graves mouvements sociaux. Le 1er mars, les ouvriers charbonniers et déchargeurs de bateaux de deux usines sablaises se mettaient en grève, pour obtenir une hausse des salaires ainsi qu'une réduction de leur durée quotidienne de travail. Ils furent suivis par les ouvriers maçons le 4 mars, et les charpentiers de marine menaçaient de rejoindre le mouvement le 19. Un règlement du conflit dut être rapidement trouvé, afin que la ville ne soit pas privée de son approvisionnement en charbon [13]

  

La mobilisation générale des élus et de la population pour une grande fête républicaine

Composition des voitures du cortège présidentiel (1 M 546) 

Le préfet, André de Joly [14], et les maires mobilisèrent largement la population pour que la fête soit grandiose et montrer ainsi leur attachement au régime. Réglé dans le détail, c'est un programme particulièrement dense d’inaugurations, de visites, de discours et de réceptions qui attend le président [15]

Le 20 avril, le train présidentiel, venant de Paris, entre en gare de La Roche-sur-Yon à dix heures. Les rues de la ville ont été parées de lampions et de drapeaux tricolores. Un imposant arc de triomphe éphémère, chargés d’outils agraires, a été dressé à l’entrée du square de la préfecture, au bas de l’actuelle rue Jean Jaurès (entre les Archives départementales et la Trésorerie générale). La présence de l’Armée, sous diverses formes (défilés, manœuvres, cavalerie, musique, etc.), est frappante. 

Après les saluts de bienvenue des autorités locales, le chef de l’Etat, acclamé par la foule, se rend à la préfecture pour assister aux réceptions officielles. Il est accompagné du président du Conseil, Jules Méline, et du ministre de l’Intérieur, Louis Barthou. 

Un cortège se forme avec les élus, les fonctionnaires, le clergé et plusieurs milliers de représentants  issus d’une quarantaine de sociétés de secours mutuels locales, de sept sociétés de musique et de vingt-cinq compagnies de pompiers, tous rangés sous leurs drapeaux et bannières [16]. La plupart de ces flammes ont été créées pour honorer l’événement. Elles serviront ensuite en maintes occasions, lors de fêtes ou au décès des membres de la société habitant la commune [17]. La cérémonie est suivie d’un déjeuner privé, puis de l’inauguration de la statue de Paul Baudry, placée au centre du square de la préfecture [18]. Cette statue en bronze du peintre yonnais venait d’être achevée par le sculpteur Jean-Léon Gérôme. Dans l’après-midi, le chef de l’Etat se rend au haras, où les éleveurs vendéens lui offrent une pouliche de trois ans [19], puis à l’hôpital et à la caserne. La soirée est consacrée au banquet offert par la municipalité à l’hôtel de ville – le théâtre s’étant révélé trop petit pour accueillir les cent quatre-vingts invités –, et à la réception donnée au nom du Département. Félix Faure quitte La Roche-sur-Yon le lendemain matin, pour rejoindre Nantes en train. 

Élévation de la façade de la préfecture pavoisée pour l'occasion, dressé par l'architecte du département Georges Loquet, avril 1897 (7 Fi 42) 

La visite des Sables-d’Olonne est de plus courte durée : arrivé le 23 avril vers quinze heures, en bateau, le président repartira vers vingt heures en direction de la Charente-Maritime. La remontée du port est fastueuse : un arc de triomphe relie les deux jetées, le canon tonne, la musique du 93e régiment d’infanterie joue sur le quai, une structure de six mètres de long et de deux mètres et demi de haut représentant un oiseau est placée au sommet de la tour d’Arundel, des pigeons voyageurs sont lâchés, les bateaux de pêche pavoisent, les cloches sonnent, des illuminations s’enflamment, des compliments sont récités par des fillettes aux bras chargés de fleurs… Après le protocole d’accueil, le cortège visite l’Ecole municipale des pêches, rejoint la forêt de la Rudelière pour une promenade et visite l’hôpital. Des Sablaises offrent une démonstration de danses. Le dîner a lieu au casino. 

A Fontenay le 27, Félix Faure inaugure dans la matinée le monument des combattants de 1870 [20], puis il visite l’hôpital et la caserne de remonte avant de partir pour Niort vers treize heures. 

Chaque étape est l’occasion de festivités, de discours et de remises de décorations. A chaque gare, les curieux se pressent pour apercevoir le président. C'est autant d’occasions pour le chef de l'État de se rapprocher des Français, d'œuvrer à l'unité nationale et de célébrer la Défense nationale. Les autorités, quant à elles, tentent de défendre les intérêts du département. Tout est fait pour que cette rencontre entre la population et le président soit un événement. 

Carte narrative du voyage

  

 

   

La première vidéo filmant un déplacement d'un président de la République tournée en Vendée

Arc de triomphe dressé dans l'actuelle rue Jean Jaurès (La Roche-sur-Yon / Maurice Bedon. Alan Sutton, 2006 - BIB B 3323) 

En Vendée, le rituel immuable des déplacements présidentiels va connaître une innovation qui deviendra incontournable : la présence d’une caméra. Certains parlent de « photographies vivantes », d’autres du « cinématographe ». Ce voyage officiel est en effet, pour la première fois en France, l’occasion d’un reportage filmé [21] par un opérateur des frères Lumière, Charles Moisson, le constructeur du prototype mis au point par Louis Lumière. 

Le cameraman, qui fait face à des contraintes techniques et à des conditions de tournage difficiles à imaginer, suit et saisit sur le vif les huit jours du périple présidentiel. Les images qu’il capte sont convenues, et elles visent à restituer la couleur locale ; elles s’inscrivent dans la continuité des photographies publiées par la presse écrite : accueil par les autorités et la population locales, remises de décorations, discours et dîners officiels sont immortalisés. Toutefois, se laissant prendre par le plaisir de l’enregistrement du mouvement, l’opérateur filme longuement les danses folkloriques présentées par les Sablaises. Le catalogue des films de la compagnie Lumière contient dix-neuf séquences sur l’événement [22]

  

 

Plein écran 

  

La vie du département est ponctuée de visites présidentielles qui sont toujours des événements marquants, même si le protocole se simplifie et si les moyens se réduisent au cours des années. En outre, l’omniprésence de la figure présidentielle dans les médias émousse la curiosité des habitants. 

Depuis Félix Faure, six présidents de la République sont venus dans le département [23]. C'est chaque fois l'occasion pour les autorités de mettre le territoire sous le feu des projecteurs : le chef de l'État est reçu en grande pompe, la foule se presse pour le voir et les cérémonies, visites et allocutions se succèdent à un rythme soutenu. Le voyage de Félix Faure en avril 1897 atteste de l’effervescence qui entoure ces événements hors-norme. 

  

Emmanuelle Roy (février 2017) 

  

Sources

[1] Arch. dép. Vendée, 1 M 546 

[2] Le libéral de la Vendée, 19 juin 1896. Arch. mun. La Roche-sur-Yon : http://archives.ville-larochesuryon.fr/appli/archives_municipales/magazines/LE_LIBERAL_DE_LA_VENDEE/1896/J8_1896_1896_06_19.pdf 

[3] Depuis le début du xixe siècle, le département a accueilli Napoléon Ier en 1808 ( voir l’exposition virtuelle sur ce thème) et des membres de la famille royale sous la Restauration. 

[4] Un extrait est disponible sur le site de l’INA : http://www.ina.fr/video/CPD12002826. Le visionnage de la totalité du reportage est payant. 

[5] Duclert, Vincent. La république imaginée (1870-1914). Paris : Belin, 2014. (Histoire de France). P. 260 [Arch. dép. Vendée, BIB A 903/11] 

[6] L’Etoile de la Vendée, du 9 février 1897, ironise sur « la Cour de Sa Majesté Félix Faure » en soulignant que « Sa majesté présidentielle a daigné donner une poignée de main à chacun des délégués. » Arch. dép. Vendée, 4num365/12 : http://recherche-archives.vendee.fr/ark:/22574/vta12143fbb7be51257/daoloc/0/idsearch:RECH_8283cf43576a190b4db905d9d32252c6#id:1114149510 

[7] Cité par Braiband, Charles. Félix Faure à l’Elysée. Paris : Hachette, 1963. P. 560 

[8] Billard, Thierry. Félix Faure. Paris : Julliard, 1995, 1046 p 

[9] Duclert, Vincent. Op. cit. P. 260-261 

[10] Duclert, Vincent. Op. cit. P. 250 

[11] L’Etoile de la Vendée, du 9 février 1897, relate la visite d’une délégation vendéenne à l’Elysée. Op. cit. 

[12] L’Etoile de la Vendée, du 18 juin 1896, intitule « Roulés ! » l’article annonçant l’annulation du voyage. Arch. dép. Vendée, 4num365/12 : http://recherche-archives.vendee.fr/ark:/22574/vta12143fbb7be51257/daoloc/0#id:108435141 

[13] Regourd, Florence. La Vendée ouvrière : grèves et ouvriers vendéens, 1840-1940. Les Sables-d'Olonne : Le Cercle d'or, 1981. P. 364 [Arch. dép. Vendée, BIB 6496] 

[14] Notice du préfet Joly dans le dictionnaire biographique des Vendéens 

[15] Arch. dép. Vendée, 1 M 546 : ce dossier contient de la correspondance, des affiches, des esquisses de programmes, des invitations, etc. 

[16] Ibid. 

[17] Musée de la Mutualité française. En ligne : http://www.musee.mutualite.fr/musee/musee-mutualite.nsf/PopupFrame?openagent&Etage=meterrit&Piece=2&Nb=17&Ref=vendee (consultation du 28-02-2017) 

[18] Vallette, René. Le Président de la République en Vendée : La Roche-sur-Yon, Les Sables-d'Olonne et Fontenay : 21, 23 et 27 avril 1897. Vannes : Impr. Lafolye, 1897. 16 p. Tiré à part de : Revue du bas-Poitou (1897) [Arch. dép. Vendée, BIB 1601] 

[19] Arch. dép. Vendée, 1 M 546  

[20] Vallette, René. Op. cit. 

[21] Un extrait est disponible sur le site de l’INA : http://www.ina.fr/video/CPD12002826. Le visionnage de la totalité du reportage est payant. 

[22] https://catalogue-lumiere.com/series/voyage-du-president-felix-faure-en-vendee/ 

[23] Vincent Auriol le 03-10-1946, Charles de Gaulle le 19-05-1965, Valéry Giscard d'Estaing le 26-05-1979, François Mitterrand le 21-07-1983 et le 11-11-1987, Nicolas Sarkozy le 01-03-2010 et François Hollande le 06-08-2013. Pour en savoir plus voir l’éphéméride

Retour en haut de page