Eugène Ragot, natif du Manitoba et conscrit de Vendée, classe 1919

Fiche matricule militaire d'Eugène Ragot : extrait ci-contre  

L'histoire de ce conscrit m’intriguait pour deux raisons : pourquoi quelqu’un, né au Manitoba (Canada), aurait-il été conscrit en Vendée, à moins que ses parents ne soient revenus en France à temps pour sa conscription ? Si c’est le cas, qu’est-ce que ses parents faisaient au Manitoba, et pourquoi en seraient ils revenus ? 

L’émigration française au Canada s’est portée essentiellement vers les provinces qui avaient déjà une large population francophone, c’est-à-dire vers le Québec ou le Nouveau Brunswick (l’Acadie d’autrefois). Le Manitoba, dont une partie autour de Saint-Boniface est maintenant une banlieue de Winnipeg, sa capitale, n’abritait pas qu’une population de coureurs des bois venus du Québec, à la recherche de fourrures à vendre, soit à la Compagnie de la Baie d’Hudson soit à la Compagnie du Nord-Ouest. Ces deux grandes compagnies avaient fait la traite des fourrures au XVIIIe siècle et s’étaient réunies en 1821. L’histoire d’Eugène Ragot illustre le fait que cette population est aussi venue bien plus tardivement de France, de Belgique ou de Suisse, quand le Manitoba fut ouvert à la colonisation, après avoir accédé au statut de province du Canada, en 1870. C’était auparavant un territoire qui appartenait à la Compagnie de la Baie d’Hudson. 

  

  

Extrait de la fiche matricule militaire d'Eugène Ragot : né au Manitoba en 1899 et "omis excusé de la classe 1919" (1R749, 1920, Fontenay-le-Comte, n° 1259, vue 347/624

Eugène Ragot commença son service militaire en septembre 1920 et le passa en grande partie à occuper la Rhénanie, d’abord au 168e régiment d’infanterie, puis au 33e régiment de tirailleurs algériens. En décembre 1922, il rentre dans son village de Notre-Dame-de-Lourdes, au Manitoba, via les États-Unis, voyageant à bord du Savoie, un paquebot de la Compagnie générale transatlantique. Il semble qu’il soit resté au Manitoba après cette date. Mobilisé en 1939, il n’a pas répondu à l’appel et il n'y a pas de signe qu’il ait servi dans l’armée canadienne pendant la Seconde Guerre. Eugène et sa femme Marie-Josèphe déménagent après 1940 à Saint-Boniface, où il exerce la profession de soudeur (d’après les listes d’électeurs). Il est mort en 1973 et il est enterré au cimetière catholique de Saint-Boniface. Les recensements faits au Canada après 1921 ne sont pas encore disponibles, aussi n’est-il pas possible de savoir exactement quand il est parti de Notre-Dame-de-Lourdes pour aller vivre (et mourir) à Saint-Boniface. 

Comme il n’y a plus de Ragot vivant à Notre-Dame-de-Lourdes présentement (d’après les annuaires téléphoniques), mais qu’il y en a beaucoup à Saint-Boniface, nous pensons que la plupart des membres de la famille ont déménagé après 1930, quand l’effondrement des prix agricoles a forcé beaucoup de fermiers à quitter leurs terres. Notre-Dame-de-Lourdes est dans une zone d’élevage productrice aussi de blé, qui fut très affectée pendant la Grande dépression des années 30. 

L’aspect le plus significatif de cette histoire est l’histoire de l’installation de la famille Ragot au Manitoba.Les parents d’Eugène Ragot sont arrivés au Manitoba en 1893, avec le deuxième groupe d’immigrants venant de Suisse et de France, mené par un chanoine régulier de l’Immaculée-Conception, du nom de Paul Benoit (Dom Benoit). En désaccord avec la politique radicale et anticléricale du gouvernement français de l’époque, il avait conclu que l’Amérique du Nord était le lieu idéal pour établir une nouvelle communauté catholique et "bien-pensante". Son choix du Manitoba a été influencé par son amitié avec Alexandre Taché, un missionnaire Oblat qui était aussi évêque de Saint-Boniface (le Manitoba était alors considéré par l’Église catholique comme terre de mission). Celui-ci soutenait l’intention d’Étienne Cartier, alors Premier ministre du Canada, de faire du Manitoba une seconde province de langue française, pour que le Québec ne se sente pas isolé. À cette fin, le gouvernement fédéral créa deux "Sociétés d’immigration française pour le Canada", l’un pour recruter en Belgique et l’autre en France (son secrétaire était Auguste Bodard). 

Acte de naissance du père d'Eugène Ragot, Gustave, né à Saint-Maurice-le-Girard le 6 février 1869 (2 E 252/7) 

Le premier groupe d’immigrants mené par Paul Benoit arriva au Manitoba en 1891 et fonda le village, bientôt érigé en paroisse, de Notre-Dame-de-Lourdes, situé à une centaine de kilomètres au sud de la capitale du Manitoba – aujourd’hui Winnipeg, à l’époque Fort Garry. Les parents d’Eugène Ragot arrivèrent avec le deuxième groupe, en 1893.Sa mère, Stéphanie Fradin, vint avec ses parents (Édouard Fradin et Louise Grellard), sans doute nés à Assais-les-Jumeaux en Deux-Sèvres). Stéphanie Fradin est née le 26 avril 1881 à Louin, dans les Deux-Sèvres, et morte le 31 juillet 1941, à Notre-Dame-de-Lourdes, Manitoba. 

Gustave Ragot, le père, était donc arrivé célibataire et seul de sa famille. Un frère suivra en 1898 et une sœur en 1919, après avoir épousé un franco-manitobain à Saint-Maurice-le-Girard, en Vendée. C’est dans cette commune qu’était né Gustave Ragot, le 6 février 1869. Ses parents étaient Jules Ragot et Julienne Renaudin. Il serait mort le 5 janvier 1954 à Saint-Boniface (mais les actes de décès du Manitoba de moins de 70 ans ne sont pas accessibles). 

Stéphanie et Gustave se marièrent à Notre-Dame-de-Lourdes le 6 février 1899. Un lot de colonisation (64 ha) leur fut octroyé le 22 juin 1899. Leur fils Eugène, le premier de vingt enfants (10 garçons, 10 filles, dont une mourut en bas âge en 1916), est né le 5 décembre 1899. Le recensement de 1921 (le dernier rendu public) signale que la famille résidait alors à Notre-Dame-de-Lourdes et qu’elle avait acquis la nationalité canadienne en 1898. Celui de 1906 précise que les Ragot avaient à ce moment-là 8 chevaux de trait, 9 vaches laitières et 15 autres animaux classés "bétail à corne" (très probablement des bovins de boucherie). La fiche matricule militaire ouverte pour Eugène en 1920 indique que la famille était recensée auprès du consulat de France à Montréal, avec la mention "Saint-Maurice le Girard, dernier domicile en France". 

En fin de compte, l’immigration française au Manitoba ne fut jamais assez importante pour supplanter celle venant de l’Ontario et de l’étranger : Islandais, Juifs polonais, Mennonites, Russes et surtout, après 1900, des Ukrainiens. Le Manitoba ne devint donc pas une province francophone. Cependant la colonie francophone, maintenant centrée sur Saint-Boniface, demeure importante et très vivante (l’Université de Saint-Boniface, qui est maintenant rattachée à l’Université du Manitoba, est la seule université de langue française dans l’ouest du Canada. Elle a un peu plus de 6000 étudiants). Dom Benoit est considéré comme l’un des fondateurs de cette colonie. À la suite d’un désaccord avec le Saint-Siège, il est retourné en France où il mourut en 1915. À la demande de ses paroissiens, son corps fut transféré à Notre-Dame-de-Lourdes en 1925 (une statue y a été érigée à sa mémoire). Notre-Dame-de-Lourdes a présentement 700 habitants, mais il y en avait plus de 1200 avant la Grande dépression, dans les années 30. C’est certainement peu en comparaison des communes de la France mais, pour le Manitoba – un territoire un peu plus vaste que la France mais avec seulement 1,2 million habitants, dont la moitié à Winnipeg –, un village de 700 âmes est une localité de taille. Dom Benoit était originaire du Jura, berceau de sa congrégation, les Chanoines réguliers de l’Immaculée-Conception. 

Il ressort que l’immigration des Vendéens et des Poitevins est très certainement l’œuvre de la Société d’immigration française au Canada. 

Yves Larrue (novembre 2015) 

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