L'union des Vendéens à la Libération : Nouveaux aperçus apportés par des inédits

17 septembre 1944, jour de l'installation des nouvelles autorités à la préfecture, le préfet Martin converse avec le colonel Baffert devant Louis Joguet, président du C.D.L. 

La Vendée sortirait-elle plus divisée de la guerre qu'elle n'y était entrée ? Telle était bien la question face à laquelle se trouvaient les autorités, à la veille de la Libération. L'opinion, muselée durant cinq ans, pouvait éclater en courants d'autant plus antagonistes que, partout en France, depuis le débarquement allié du 6 juin 1944, montait un méchant vent de guerre civile. La collaboration se sentait menacée par l'affaiblissement militaire des Allemands. Ses défenseurs armés, au sein de la milice, en venaient à répandre la terreur en multipliant les assassinats. Face à eux et surtout aux Allemands, certains groupes de la Résistance, si diverse et à l'unité si fragile, pouvaient s'inscrire dans une tendance révolutionnaire. Ils pensaient arrivé le moment d'en découdre. Exerçant eux-mêmes la justice, ils étaient aussi déterminés à ce qu'on ne leur confisque pas une victoire qui serait militaire mais aussi politique. Le pouvoir encore en place dénonçait des terroristes. 

La Vendée, terre aux forts contrastes politiques, n'avait toutefois pas favorisé l'éclosion des extrêmes sur son sol. Allait-elle pour autant se reconnaître dans les instances du nouveau gouvernement provisoire ? Juste après le débarquement, en Normandie, il avait dû s'imposer en force aux alliés, aux Américains surtout. En Vendée, les élites, restées pour beaucoup et longtemps attachées au maréchal Pétain, à tout le moins respectueuses, seraient-elles remplacées, et trouverait-on pour cela assez de gens auxquels la population accorderait la même légitimité ? Quelques documents inédits, provenant de Louis Joguet, président du Comité départemental de Libération (C.D.L.), apportent un éclairage sur la façon dont le nouveau pouvoir s'est présenté aux Vendéens, le jour de la Libération. La lecture de sa propre presse, La Vendée Libre, en donne confirmation. 

SOMMAIRE

Le contexte de la Libération

La Résistance et l'évêque

Cérémonies de la préfecture

Un "repas fraternel"

Un caractère "vendéen

Une série de photos illustrent les cérémonies
de la Libération. Elles proviennent des papiers
personnels du président du Comité de Libération,
Joguet, maire de Bournezeau.
Tous les personnages ne sont pas identifiés. 

Participez à leur identification sur
le L@boratoire des internautes

 

Le contexte de la Libération

Rappelons que la guerre de conquête, après le débarquement, a épargné la Vendée, située à l'écart du mouvement des troupes alliées. La Résistance, aux très faibles moyens, ne pouvait déloger les Allemands stationnés en assez grand nombre dans le département pour en tenir la côte, dont les plages étaient susceptibles d'attirer, elles aussi, un débarquement. Du reste, la Résistance ne fut organisée sous un chef unique, le commandant Baffert, alias commandant David, que le 4 août 1944, et même le 14 voire le 21 août en ce qui concerne les F.T.P.F. (de direction communiste), qui en constituaient pourtant une bonne proportion. Toutefois, amené à reculer partout en France, l'ennemi évacua petit à petit de lui-même l'ensemble de ses positions locales courant août, pour rejoindre l'Est mais aussi La Rochelle, où il tiendra jusqu'à la capitulation générale, huit mois plus tard, en mai 1945. Des affrontements eurent lieu essentiellement pour l'empêcher de revenir sur des positions abandonnées. C'est dans ce contexte que le C.D.L., alors clandestin, souhaitait s'installer à la préfecture au plus vite, mais le lieutenant-colonel Baffert chef des maquisards du département, dits F.F.I. (Forces françaises l'Intérieur), s'y opposa le 31 août, estimant la situation encore trop incertaine. Le préfet de Vichy s'était certes rendu la veille aux résistants des Sables-d'Olonne, ville abandonnée par les Allemands l'avant-veille, mais La Roche-sur-Yon, également évacuée le 29 ou le 30 août, comme l'ensemble du département, restait soumise à des retours en force de l'ennemi. Celui-ci, replié non loin de là à La Rochelle, disposait de moyens toujours très supérieurs à ceux de la Résistance. Effectivement, les Allemands revinrent à La Roche-sur-Yon le 30 août, le 4 et le 7 septembre. Ce jour-là, ils arrêtèrent même le colonel Baffert dans la rue mais, ne l'ayant pas identifié, ils le relâchèrent. Pareille mésaventure était arrivée peu auparavant au commissaire régional de la République lui-même, Jean Schuhler, et à son délégué à l’information, Daniel Villey, alors qu'ils se déplaçaient en Vendée à bicyclette. C’est dire la précarité de la Résistance jusqu’aux derniers jours de l’Occupation. Mi-août, les militaires pensèrent enfin pouvoir assurer la sécurité du pouvoir et, samedi 16 septembre, on annonça en ville, par voie d'affiche, que la libération aurait lieu le lendemain. Restait à l'organiser minutieusement pour établir l'avenir sur des bases solides. 

  

La Résistance et l'évêque

Ni Léon Martin, choisi par le gouvernement provisoire pour être préfet, ni Louis Joguet, président du C.D.L., n'étaient d'opinion conservatrice. Le premier, fils d'instituteur, avait été secrétaire de Clemenceau dès 1902. Il était de cette mouvance radicale attachée à la suprématie de l'enseignement public. Le second partageait ces mêmes convictions, dont la mise en œuvre militante avait, au tout début du siècle, provoqué une forte baisse de l'enseignement libre à la suite de l'interdiction des congrégations enseignantes, avant d'en susciter au contraire et par réaction un essor extraordinaire et une continuelle expansion, condamnant des cantons entiers à être privés d'école publique. L’un et l’autre s'affirmaient républicains, tandis que la tolérance de leurs adversaires politiques envers le régime du maréchal Pétain les privaient de se situer aussi fermement qu'eux sous cette appellation désormais inéluctable. Saisiraient-ils donc cette occasion unique d'humilier ces derniers ainsi que les partisans de « l'école libre » ? Celle-ci avait été un enjeu politique majeur du passé et le demeurerait vraisemblablement à l'avenir. Susciteraient-ils une commotion politique pour tenter de faire basculer un département majoritairement perdu par la gauche depuis le rétablissement du suffrage universel un siècle plus tôt, en 1848 ? Il n'en fut rien, comme le rapporte fidèlement leur journal, La Vendée libre, « organe officiel du C.D.L. », dont la rédaction et l'administration avaient pour adresse le bureau de l'information de la préfecture. Bien au contraire, ils cherchèrent à sortir de la clandestinité dans une atmosphère de très large consensus, qui ne tienne pas seulement au soulagement provoqué par la fin de l'Occupation. Après avoir sauvé l'honneur du pays face à l'ennemi, commencerait en effet pour eux la période de reconstruction sociale et institutionnelle, qui présentait des difficultés d'un tout autre ordre. Comment s'y prirent-ils ? 

Mgr Cazaux aux côtés des nouvelles autorités de la République, préfet et président du C.D.L., le jour de leur installation, 17 septembre 1744. 

Le témoignage d'un membre du C.D.L., recueilli il y a quelques années, signalait que Louis Joguet s'était rendu discrètement à Luçon, pour convaincre Mgr Cazaux de se joindre à lui au moment où le chef-lieu serait libéré. Effectivement celui-ci fut présent, et il y eut même une messe, au cours de laquelle « il remercie M. le Président du Comité de Libération de l'avoir invité à prendre part à la joie et à la fierté du chef-lieu. » Des autres personnalités choisies par Joguet pour rehausser le moment du changement du régime, aucune ne paraît provenir de l'ancienne représentation politique. Il s'agit essentiellement de fonctionnaires, de résistants, de militaires, auxquels s'ajoutent deux chanoines et le pasteur Segond. Le message est clair : la reconstruction de la République n'est pas partisane. C'est bien ainsi que se comprend l'invitation spéciale faite par le représentant de la Résistance et du gouvernement provisoire à Mgr Cazaux. 

Patriote, ancien combattant des deux guerres et blessé de guerre, l'évêque était arrivé dans son diocèse aux tout derniers jours de 1941. Il n'avait alors pas fait mystère de sa déférence pour le maréchal Pétain, jusque dans la Semaine catholique, bulletin de son diocèse. Il n'en était cependant plus ainsi à partir de la fin de l'année. Visiblement gêné par le développement de la Révolution nationale, il n'y prononce plus son nom. Depuis septembre 1941, du reste, l'évêché avait discrètement mais concrètement pris ses distances avec un journal qu'il portait jusque-là en son sein, mais qui était trop inféodé au régime : La Voix de la Vendée. Sa direction est confiée à des laïcs. Évidemment sensible aux attentions du gouvernement de Vichy envers l’Église, qui avait rétabli la liberté scolaire et permis une affirmation religieuse suspecte auparavant, Mgr Cazaux, comme la plupart des évêques, n'était pas dupe du crédit que recherchait ainsi le régime tout en s'efforçant de contrôler les organisations indépendantes, particulièrement celles de l'Église, voire de les absorber dans les siennes. En ces temps chaotiques, le nouvel évêque avait cependant acquis dans son diocèse une stature sans rivale avec une autre autorité morale ou publique. Prudent pour son troupeau, il paraissait néanmoins avoir maintenu une ligne sans inféodation avec la collaboration comme avec la Révolution nationale : tel était du moins l'avis du président du C.D.L., dont la préoccupation était par ailleurs de veiller à écarter les personnalités manifestement hostiles à la République, voire de les déférer aux futures instances d'épuration en raison de leur inconduite. Mgr Cazaux, quoiqu'extérieur à la Résistance proprement dite, n'en était pas moins une figure majeure du département, dont le ralliement à la mise en place du nouveau régime manifesterait fortement l'union recherchée dans toute la société, avait-on dû penser. C'est du reste même un rôle très en vue qui lui fut confié le 17 septembre. Comment se présentait alors la préfecture ? 

  

Cérémonies de la préfecture

Extrait de "La Vendée Libre", description de l'investiture du préfet 

Dès le départ des Allemands, fin août, la préfecture avait été abandonnée par le préfet, parti au-devant des F.F.I. Quelques fonctionnaires y assuraient une permanence. Ils étaient toujours susceptibles de représenter le gouvernement de Vichy aux yeux des Allemands, comme lors de leur incursion du 4 septembre à La Roche-sur-Yon. On sait qu'ils revinrent encore en force au cours de la journée du 7. Cependant, huit jours plus tard, le 15, des soldats américains traversaient la ville pour la première fois, comme le rapporte le numéro 2 de La Vendée Libre. De son côté, Léon Martin, préfet de De Gaulle mais toujours pas installé, prenait néanmoins déjà des décisions. Le numéro 1 du journal signale en effet qu'il a suspendu un ordre d'évacuation de La Roche-sur-Yon, qu'aucun bombardement ne menaçait plus depuis la destruction de la gare. De façon toute administrative, il prévenait aussi qu'on ne pourrait donc plus prétendre à une indemnité d’évacuation à compter du 1er septembre. Toutefois la préfecture elle-même n'avait pas encore changé de mains. Des F.F.I. s'y sont-ils tout de même introduits ? Il avait en tout cas été décidé que la nouvelle autorité ne s'y affirmerait pas avant le 17. Sans doute cette date est-elle un compromis entre le retard dû à la prudence des militaires, l'impatience du C.D.L. et les contraintes de l'agenda du commissaire de la République pour la région de Poitiers. On se passa de lui finalement, car il ne put venir à La Roche-sur-Yon que le 21, journée déclarée Fête de la Libération, où l'on répéta exactement, sans doute à son intention, les cérémonies du 17 : réception à la préfecture, à la mairie, passage au monument aux morts et défilé militaire place Napoléon. Il n'y aura cependant pas de messe, et Mgr Cazaux, occupé par un conseil épiscopal, ne sera pas présent non plus, mais il ne s'agissait déjà plus que d'une confirmation des installations solennelles du 17 septembre, celles du préfet et du maire, qui marquaient la restauration de la République. 

Revenons au 17 septembre. Ce matin-là, vers neuf heures trente, commence un défilé militaire des F.F.I., place Napoléon, en présence du C.D.L. accompagné de quelques personnalités, dont Mgr Cazaux. Tous se rendent ensuite dans la cour de la préfecture, mais les investitures se font dans les salons et non face à la grande foule. Les militaires entrent donc les premiers dans le bâtiment, suivis du C.D.L. auquel ils remettent les pouvoirs civils, car c'est lui qui est chargé de les transmettre ensuite au préfet Martin. Celui-ci attendait dehors qu'on l'appelle. Au moment de pénétrer dans l'hôtel de la préfecture, le journal précise qu'il est « accompagné de Mgr Cazaux, de MM. Villey, délégué régional à l'information, représentant le Commissaire régional de la République [et] Guillot, chef de division de la préfecture. » Comment ne pas y voir une sorte de parrainage du nouveau régime, institué localement par une instance fédératrice de la Résistance, mais sous l'œil de l'Église, du représentant du pouvoir central, et d'un fonctionnaire témoignant de la poursuite du service public ? Le journal précise en effet qu'après l'investiture du préfet Martin par Joguet, et un échange de courtes allocutions de l'un et l'autre, prennent la parole Guillot, au nom du personnel de la préfecture, le colonel Félix au nom des troupes des F.F.I. enfin, le dernier, Mgr Cazaux, auquel on avait laissé la meilleure place protocolaire, celle que se réserve ordinairement le représentant de l'État. Détail chronologique mais significatif, c'est seulement ensuite que sont hissées les couleurs nationales, pour annoncer l’événement à la foule. Les autorités se rendent ensuite à la mairie, pour que Martin y investisse le Dr Choyau, nouveau maire, puis au monument aux morts. La photo du cortège est prise au cours du mouvement suivant, qui les mène tous à l'église Saint-Louis, où Mgr Cazaux préside une messe dite à la mémoire des F.F.I. morts au champ d'honneur. L'évêque en appelle à son tour à l'union. Respectant ses hôtes, qui sont loin de partager tous sa foi, son prône, évoque « ceux que la courtoisie et l'amitié ont conduits ici ». De retour à la préfecture, où est servi un vin d'honneur, les officiels repartent pour déjeuner à l'Hôtel de l'Europe, ce dont témoignent le journal et un nouveau document inédit, le menu qu'en a conservé Joguet, et qu'il a fait dédicacer par ses voisins de table, Martin, Cazaux, Félix, David (alias Baffert) et Daniel Villey. 

  

  

  

Un « repas fraternel »

Menu du déjeuner officiel de la libération à La Roche-sur-Yon et... 

... au verso de cet exemplaire personnel de Louis Joguet, dédicaces de Léon Martin, Antoine-Marie Cazaux, lieutenant-colonel Félix, [lieutenant-colonel] David, major Robert Montgomery et Daniel Villey. 

Le déjeuner qui clôture cette journée mémorable a droit à un compte rendu plus détaillé que la cérémonie à la préfecture, sans doute parce que les toasts donnèrent lieu à des allocutions plus nombreuses et plus longues. On ne dit pas que Mgr Cazaux y prit la parole, mais on précise qu'il était à la droite du préfet, qui présidait la table, et qu'il était suivi, dans l'ordre, du major américain et du professeur Villey, représentant le préfet de la région. À la gauche du préfet se trouvaient le colonel Félix, commandant régional des F.F.I., le colonel David (alias Baffert), leur commandant départemental, Louis Joguet et le pasteur Segond. Présent tout comme le pasteur, mais installé à la place d'honneur, l'évêque avait bien été invité dans le petit cercle des principaux acteurs de la restauration républicaine. En évoquant un « repas fraternel », le journal souligne le lien exceptionnel tissé entre ces derniers dans la guerre et la résistance. Ce repas scellait donc une période dont cette journée était l'aboutissement et l'apothéose, et leur permettait de goûter à la camaraderie née de leur complicité face à l'ennemi et à Vichy. En souvenir de ce moment unique, les voilà qui dédicacent le verso du menu. Celui de Joguet, conservé dans ses papiers, comporte six dédicaces qui rendent bien compte des rapports entre eux, en tout cas avec lui. Les plus proches sont Léon Martin (marquant amitié et intimité), le colonel David (alias Baffert) et Villey (témoignant d'une estime qu'on sait fondée sur une connivence concrète née de l'expérience récente de leur vulnérabilité – les deux ont été arrêtés récemment par les Allemands), et le major américain, qui rend hommage au combattant Joguet, "the fighting french". Les deux derniers sont visiblement les invités du jour, placés du reste à table de part et d'autre de Léon Martin. Pour Félix, la Vendée est aux marges de sa subdivision militaire, où l'activité allemande le préoccupe davantage sur la côte de Charente-Inférieure : ses quelques lignes sont si peu personnelles qu’elles parlent de lui autant que de Joguet. Quant au mot de Mgr Cazaux, bien que neutre, il est également décalé : « En souvenir d'une bonne journée »... Lui non plus n’était pas familier des autres convives que de grands risques, pris ensemble tout particulièrement durant les semaines précédentes, avaient tant rapprochés. Sa présence et l'honneur qu'on lui faisait dans ce cercle étroit avait d'autant plus de signification : avant même que ne commencent ou recommencent les luttes politiques inhérentes à l'équilibre de la République, c’est sa refondation consensuelle qu’on affirmait ce jour-là, entre patriotes reconnaissant de fait avoir affronté les uns et les autres la même épreuve, qu'elle qu'ait été la nature de leur engagement. En effet, de fortes divergences allaient très vite se faire jour, un courant d'opinion issu de la Résistance cherchant par exemple à imposer le monopole de l'enseignement public. Mgr Cazaux se fit alors le champion de l'école catholique. La lutte, âpre, dura des années, soulevant parfois des foules considérables. Elle ne dériva cependant jamais vers une mise en cause réelle du régime, dont la légitimité venait de la Résistance qui l'avait porté, comme de l'union nationale recherchée au premier jour. 

  

Un caractère « vendéen »

De cette atmosphère d'union témoignent encore des propos apparemment étonnants, tenus par Léon Martin et Louis Joguet le 21 septembre. Accueillant Jean Schuhler, commissaire de la République pour la région de Poitiers, à l'occasion d'une nouvelle Fête de la Libération quatre jours après leur installation, ils se trouvaient cette fois-ci sous un regard extérieur, celui d'un représentant supérieur de l'État, face auquel ils étaient inévitablement amenés à situer les Vendéens. L'un et l'autre le firent au cours de leurs allocutions, tout en se situant eux-mêmes comme Vendéens. Comme le rapporte toujours La Vendée libre, organe du C.D.L., Louis Joguet rendit hommage au F.F.I. en déclarant les « soldats du maquis dignes descendants des grands ancêtres de 1793 qui, malgré un armement dérisoire, ont harcelé sans trêve les troupes d'occupation. » Le matin de ce 21 septembre, le préfet Martin était allé plus loin encore. « Notre foi est tenace, notre volonté entêtée, avait-il déclaré à Jean Schuhler. Nous l'avons montré dans l'histoire. Nous avons été les chouans. Pourquoi en rougir à présent ? Le passé est le passé. » 

Extrait de "La Vendée libre", citation de Martin sur le caractère vendéen 

Louis Joguet et Léon Martin faisaient preuve d'une grande ouverture d'esprit en rompant avec une certaine lecture sectaire du passé, qui rend la République à jamais solidaire de ses errements en Vendée. C'est pourtant une tentation récurrente, car elle favorise le combat idéologique en se nourrissant de références exaltantes à la Révolution française, mais elle pousse aussi à la vision dualiste de la société qui en découle, celle qui stigmatise une opposition, même imaginaire, au point de trouver dans le combat plus de justification que dans la cause elle-même. Les radicaux des années 1880-1914 avaient abusé de l'imagerie révolutionnaire, pour débusquer leurs opposants et les présenter comme des revenants dépassés par l'évolution du monde. Cette optique a cependant toujours eu de graves conséquences en Vendée, où le soulèvement de 1793, massif, spontané et populaire, renvoie inévitablement la Révolution à des contradictions insurmontables. Il n'y a en effet pas moyen de sauver la Révolution sans condamner les Vendéens et, finalement, sans justifier peu ou prou le sort tragique qu'elle leur a réservé. L'union nationale exigée par la Révolution, sous l'empire de l'urgence de la lutte contre l'étranger, passait en fait par une forte épuration intérieure. En septembre 1944, la République ne voulait plus s'encombrer ainsi de ce carnaval historique : l'épuration à venir se fondait sur des faits réels, mais l'union nationale ne pouvait plus faire l'économie du peuple réel au profit d'un peuple idéal. Il fallait donc assumer l'histoire de la Vendée, reconnaître les vertus populaires du soulèvement, même si l'on pensait sa cause dévoyée. 

Louis Joguet et Léon Martin se situaient bien dans la tradition de Clemenceau, républicain farouche mais esprit farouchement indépendant. La Révolution est un bloc, avait-il proclamé, tout en exaltant par ailleurs le caractère vendéen opiniâtre et résistant qu'avait justement éprouvé la Révolution. Léon Martin, qui fut proche de Clemenceau, partageait le même sentiment, sans craindre aucune compromission ni menace pour la République renaissante. En effet, dans cette préfecture où il s'adresse au commissaire régional de la République, les conseillers départementaux nommés ou maintenus par Vichy avaient attribué, quelques mois plus tôt, une devise au département de la Vendée : "utrique fidelis", soit littéralement "fidèle à l'un et à l'autre". La formule, polysémique, pouvait s'entendre de façon très étroite comme « à Dieu et au roi », mais le flou de l'expression, qui n’interdit rien mais qui permet tout aussi, avait été suggéré alors comme une façon d'embrasser large et de sortir justement du clivage simpliste opposant éternellement des Bleus et des Blancs. Il est difficile d'imaginer que Léon Martin ignorait cette nouvelle devise de la Vendée. En tout cas, c'est exactement dans l'esprit de la devise que ce résistant poursuit son discours : « Il y avait en nous, martèle-t-il, il y a encore en nous, il y aura sans doute toujours en nous comme un besoin de fidélité. Fidèle aux autres, précise-t-il, fidèle à nous-mêmes : tels nous sommes. » 

* 

*          * 

La Troisième et la Quatrième Républiques connurent en Vendée des périodes de très fort clivage politique, à l'origine d'une sorte de fracture de la société. La guerre, entre deux, la nourrit de haine. L'appartenance comme le rejet de l'Église lui servaient bien souvent de marqueurs. L'anticléricalisme, de cause secondaire, prit une place prédominante dans cette construction idéologique, et parfois à l'inverse le cléricalisme aussi, souvent au grand dam du clergé, dépassé par son instrumentalisation politique. Cependant l'Histoire révèle parfois la médiocrité de ces querelles, quelles qu'en soient les hautes inspirations. C'était le cas lorsque la Résistance, aussi héroïque que vulnérable, participait à l’effondrement du régime de Vichy et au reflux de l'occupation allemande, et tâchait d'effacer ainsi la tache de la dissolution stupéfiante de l'État dans la défaite de 1940. C'est alors que les deux personnalités vendéennes choisies pour refonder la République, Louis Joguet et Léon Martin, firent de la Libération un moment apolitique, passant sur les inclinations partisanes, pour installer durablement le régime dont ils avaient rêvé dans la clandestinité. Quelques documents isolés et quelques échos de la presse révèlent l'atmosphère d'une journée capitale, celle de la Libération de La Roche-sur-Yon, qui reste commémorée chaque année. Rien n’imposait en effet qu'ils invitent alors Mgr Cazaux. D'autres ne le comprendront pas et chercheront à tout pris à faire valoir que l'évêque s'était compromis pendant la guerre. En jugeant du contraire, et à meilleur escient que quiconque, Léon Martin et Louis Joguet, ces républicains exemplaires, ne se révélaient pas vulgairement astucieux, mais très fins politiques. Les affrontements partisans pourraient en effet reprendre, mais ce serait au sein de la République. 

Thierry Heckmann, 

17 septembre 2013 

Retour en haut de page