Pour l'honneur ou pour l'argent ? Rivalité à Saint-André-Goule-d'Oie au XVIIe siècle

La Boutardière (Chauché) [© Emmanuel François] 

Qui est seigneur, plus exactement « seigneur fondateur » d’un bourg et de son église, avec droits de prééminence en icelle ? La question n'était pas mince sous l'Ancien Régime, dans une société aristocratique fondée sur l'honneur : à l'église, au cours de la grand-messe censée rassembler toute la population, le seigneur siégeait dans son banc, à une place d'honneur. On lui réservait les honneurs liturgiques (au moins un encensement particulier). La litre, ce bandeau noir peint en hauteur, à l'intérieur comme à l'extérieur, et juste coupé par intervalle de ses armes, habillait de deuil l'édifice à sa mort. Puis son corps rejoignait un endroit le plus proche du chœur. « Seigneur fondateur », donc héritier lointain de celui qui était censé avoir réuni un jour la population en communauté d'habitants et lui avoir octroyé les libertés qui sont à l'origine des communes actuelles, le seigneur était souvent aussi « patron » de l'église, c'est-à-dire qu'il désignait à l'évêque ses candidats à la cure. Or voici que cette fondation, à Saint-André-Goule-d'Oie, fut brusquement contestée. 

Porche d'entrée de Languillier (Chauché) [© Emmanuel François] 

  

  

 C'est le chartrier de La Rabatelière qui nous révèle l'affaire. Il contient des archives de la seigneurie de Languillier (en Chauché), dont une étonnante pièce de procédure. En décembre 1646 y a en effet été adressé un mémoire relatif à deux arrière-seigneuries dont les détenteurs étaient en procès. Un Gazeau de La Brandasnière, sommé de déclarer ses biens au seigneur dont il dépendait, celui de Linière (en Chauché), avait fait valoir des difficultés, qui les avaient amenés en justice. Le seigneur de Linière, Du Plessis Clain, en informa alors par courrier son seigneur supérieur, celui de Languillier, dont il dépendait et dont les droits auraient été lésés si lui-même s'avérait perdant. 

   

Chaque seigneurie disposait de sa justice, ou d'un embryon de justice, ne serait-ce que pour enregistrer les aveux et dénombrements, ces reconnaissances de biens sans lesquelles toute propriété perdait ses droits. C'est donc devant la cour de Linière que tout avait commencé. La Brandasnière y avait contesté les modalités de la déclaration de ses biens, et demandé délai pour constituer son dossier. L'affaire, on l’a dit, avait vite dépassé la compétence de ce tribunal de campagne, et elle était pendante à Poitiers, chef-lieu de la province. Le document rappelle la situation respective des parties ainsi que les arguments de La Brandasnière, avant de donner la réponse circonstanciée de Du Plessis Clain, son « factum », concocté à coup sûr par un conseil juridique pour convaincre les juges avec plus de pertinence à une prochaine audience ( Voir la pièce originale et sa transcription). 

Saint-André-Goule-d'Oie et ses communes limitrophes [© Emmanuel François] 

  

C'est que la situation de Linière et de Saint-André-Goule-d'Oie était loin d'être claire. Le château de Linière, apprend-on, était à une portée de mousquet du bourg, mais il relevait de Chauché, paroisse dont l'église était bien plus éloignée. Du Plessis-Clain rappelait toutefois que les armes des seigneurs de Linière étaient peintes dans le chœur et que ses ancêtres, n'ayant pu trouver place dans ce chœur tant il était petit, avaient été enterrés à l'extérieur, mais tout contre. Et pourtant son titre de fondateur lui était contesté par La Brandasnière. Celui-ci résidait certes à la Boutarlière, également à Chauché et également assez proche du bourg de Saint-André. Mais il était surtout seigneur de Saint-André, enfin du « fief de Saint-André », rétorquait Du Plessis Clain, qui voyait poindre dans cette appellation raccourcie une prétention à la seigneurie du bourg. Toujours est-il que ce fief s'appuyait sur une métairie de Saint-André, qui mettait bien La Brandasnière au cœur du lieu, et il s'étendait, disait-il, sur la majeure partie de la paroisse de Saint-André. La Brandasnière prétendait du reste que tout le monde l'appelait « seigneur de Saint-André », jusqu'à l'huissier venu lui porter l'assignation en justice destinée à le lui contester. 

  

S'il n'avait pas ses armes dans l'église, La Brandasnière avait pour lui le témoignage du prieur-curé, qui reconnaissait tenir son presbytère et les biens curiaux de lui. L'argument était de poids, d'autant que Du Plessis Clain n'avait pas d'ancêtres enterrés à Saint-André, comme il le prétendait, tout au plus des prédécesseurs, et sans doute lointains. Linière avait en effet été vendu en 1619, puis revendu judiciairement en 1621 et finalement acquis ensuite par Du Plessis Clain. Le premier depuis longtemps à résider à Linière (nous apprend son historien, Emmanuel François cf. www.linieres-saint-andre.com ), il aura cherché à y restaurer ses droits et leur lustre. Dès lors il n’était pas étonnant qu'il se heurte à un vassal, d'autant plus que tous deux n'étaient pas de même « extraction ». 

Portail du logis de la Boutarlière (Chauché) [© Emmanuel François] 

   

Les Gazeau de La Brandasnière étaient nobles et l'avaient été confirmés par les vérificateurs du fisc royal, en 1624 (cf. d'Hozier). De son côté Du Plessis Clain, alias Anne Legras, s'en donnait les apparences et en recherchait les avantages fiscaux, mais au prix de continuels efforts, jusqu’à la honte infligée à son fils Claude, vers 1665, lorsqu'il fut condamné comme roturier au cours d'une nouvelle réformation de la noblesse (cf. Emm. François, d'après Colbert de Croissy, État du Poitou sous Louis XIV publié en 1865 par Dugast-Matifeux). Gageons que les armoiries peintes au chœur de l'église de Saint-André attendaient un rafraîchissement. Ajoutons qu'à cette époque, les Gazeau de La Brandasnière étaient protestants. Mais à quelle époque ? 

  

La lettre d'accompagnement du factum est de 1646. On ignore depuis quand l'affaire trainait d'audience en audience. Tout avait démarré à l'occasion d'une succession : dans ses arguments, La Brandasnière rappelait en effet que ses archives étaient encore aux mains de sa mère, et qu'il n'était possesseur des biens que depuis six mois. On en déduira qu'il venait d'hériter, or les généalogies disponibles laissent un certain flou chronologique. On sait que Léon Ier Gazeau de La Brandasnière était mort en 1595 et qu'il avait été marié à Isabeau de Plouer. Le factum la désigne précisément comme la grand-mère du plaideur de la partie La Brandasnière, mais on a fort peu de repères sur son fils Léon II. Marié en 1613 à Marie du Vergier (mère du plaideur), maintenu noble en 1624, il serait mort avant 1630 pour d'Hozier, puisque sa femme avait alors la garde noble de leurs enfants. C'est un peu tôt pour notre document, car Anne Legras (Du Plessis Clain) ne paraît pas avoir possédé Linière avant 1635. L'aîné des Gazeau, René, seigneur de La Brandasnière et de la Boutarlière, est connu cette année-là pour avoir rejoint avec son frère David le ban et l'arrière-ban de la noblesse de la province de Poitou. Il vivait encore en 1654 (aveu de la Machicolière). C’est donc lui l’homme qui conteste la forme de l’aveu qu’on lui demande de faire, et ce quelques mois avant l’envoi de ce factum, en décembre 1646, ou dix ans au plus tôt si l’affaire a traîné. 

  

Étang de Linière (Chauché) [© Emmanuel François] 

La Brandasnière disposait d'un argument fort. Il admettait tenir deux seigneuries de Du Plessis Clain, La Boutarlière et Saint-André, mais il prétendait qu'elles relevaient toutes deux de la seule seigneurie de Linière. Du Plessis Clain, de son côté, devait justifier d’une situation ambigüe pour minimiser la situation du fief de Saint-André. Sous le seul nom de Linière, il disposait lui aussi de deux seigneuries. Celle de Linière, dont dépendait la Boutarlière, relevait de la baronnie des Essarts. L’autre, sans nom, parce qu'imbriquée dans la première, relevait de Languillier. C'était donc un chef d'hommage anonyme, qu’il était obligé de désigner laborieusement par son contenu et ses redevances, citant à de nombreuses reprises la moitié de l'étang de Linière avec les moulins à eau et à vent ainsi que les maisons l’accompagnant, une seigneurie qui lui valait de percevoir un cens de 101 sous et des droits sur les porcs, dits de maussage et de panage. Du Plessis Clain se faisait fort des aveux passés par ses prédécesseurs à Languillier pour en affirmer l'existence, tout en reconnaissant que l'essentiel n'était plus de son domaine, mais avait été concédé pour former le fief de Saint-André. Il n'aurait gardé que les droits supérieurs, ceux justement relatifs à la fondation du bourg comportant droits de prééminence, cens et autres « devoirs » seigneuriaux. 

  

La Brandasnière balayait d'un revers de manche tout ce qui concernait les droits supérieurs, et il confirmait l'étendue du fief de Saint-André tout en contestant ses tenants et aboutissants. En déclarant le tenir de Linière même, qui relevait de la baronnie des Essarts, il niait toute réalité à la consistance du soi-disant chef d'hommage anonyme relevant de Languillier. Il en donnait pour preuve que leur consistance et leurs droits étaient semblables. Mieux, il arrivait à prétendre que son seigneur pouvait être aussi son vassal ! Du Plessis Clain aurait en effet possédé en propre quelques parties de son chef d'hommage anonyme, parties dont La Brandasnière prétendait du coup qu’elles étaient des tenures de Saint-André, même si Saint-André relevait de Linière. Il réclamait pour cette raison à Du Plessis Clain une partie du cens qu'il était pourtant tenu de lui payer. Le cens, impôt foncier annuel, réduit à une contribution purement recognitive tant elle était dévaluée, soutenait en tout cas l'existence de droits de mutation le cas échéant. Et La Brandasnière ne manquait pas d'en revendiquer, ceux appelés « lods et ventes », sur l'acquisition de Linière qu’avait faite un certain René Pidoux en 1619. 

  

Mais pourquoi remonter à cette acquisition de Linière, donc à des droits de mutation sur des parcelles susceptibles de relever de Saint-André, alors que la seigneurie avait été revendue depuis à une ou deux reprises, et qu'en toute logique la revendication aurait dû porter sur chaque mutation ? Gageons que les plaideurs ne sont pas toujours rationnels, mais plutôt mus par de vieilles rancœurs. Or les Gazeau de La Brandasnière avaient déjà élevé cette revendication deux ans après 1619, lorsque Linière fut déjà revendu. En évoquant une taxe impayée cette année-là, La Brandasnière suggérait qu’elle s’appliquait aussi à toutes les mutations suivantes, dont l’acquisition de Linière par Du Plessis Clain, du moins pour ce qui aurait relevé de Saint-André. 

  

Le chemin de la Guérinière reliant le bourg de Saint-André-Goule-d'Oie à la Boutarlière, voie privée ou voie publique ? [© Emmanuel François] 

Pourquoi ne pas l’avoir mentionné clairement ici ? C’est, comme le rappelait triomphalement Du Plessis Clain, que la justice en avait déjà décidé autrement. La revente de Linière, en 1621, s’était faite en effet par voie judiciaire. Les Gazeau de La Brandasnière s’étaient alors élevés contre son annonce, au prétexte qu'on n'avait pas précisé que l'adjudicataire aurait à sa charge tout le cens des 101 sous annuels, donc aussi à payer les droits de mutation, mais ils avaient été déboutés de leur opposition à Poitiers. 

  

On le voit, la rivalité pour les honneurs, sans être négligeable, n'était pas le seul fondement de la querelle. Les honneurs soutenaient la condition noble, particulièrement à l'église, même si le contestataire protestant ne devait pas la fréquenter… Ici, toutefois, La Brandasnière défend des intérêts très matériels. Il contestait un empilement seigneurial devenu illisible et rendu d’autant plus confus par le fait que Linière disposait de la même administration ou justice pour ses deux chefs d'hommage (un procureur fiscal unique). Après tout, n'était-il pas logique que le seigneur de Saint-André fût celui qui disposait directement de la paroisse dans son fief ? Le contraire était une bizarrerie qui trahissait vraisemblablement la complexité de la création de ce bourg, sans doute un peu plus tardive que ceux des alentours, quelques siècles plus tôt. 

  

                                                                                                          Thierry Heckmann 

Janvier 2016 

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