La singulière perception de Noirmoutier par les marins étrangers de l’ancien temps

1375, l’une des premières représentations de Noirmoutier sur le continent, et de Labaya en mer. 

Labaya. Ce mot oublié, qui ne veut rien dire et que personne ne comprend, est un cri. Patrick de Villepin l’a adopté en titre de son dernier livre (Labaya. Noirmoutier, Yeu, baie de Bourgneuf et côtes vendéennes. Cartes marines depuis 1313, 2013, L’Armentier, collection Patrimoine insulaire, 350 p., 55 €). 

Le livre est en fait une thèse, tendant à prouver que Labaya a été un nom donné à l’île de Noirmoutier. Ou plutôt une antithèse, puisque cette découverte, déjà faite par Vidal de Lablache en 1885, a été rapidement contestée et qu’elle demeure rejetée par tel linguiste, cité pourtant parmi les soutiens de cet ouvrage. De la bibliographie se dégage donc comme un parti, qui ne voit dans Labaya qu’une appellation de la baie de Bourgneuf. Fallait-il le pourfendre ? C’est ce qu’entreprend l’Auteur, amoureux de son île et ne supportant pas qu’on en dénie ainsi l’identité. Le suivrons-nous quand il fait de Noirmoutier une terre spirituelle en raison de ses deux abbayes, et de Labaya, un concept porteur de messages de tolérances diverses, et encore de messages de paix et d’espoir ? Qu’importe ! Ce sont autant de ressorts qui ont poussé l’Auteur à fouiller l’histoire de l’île, et surtout à recenser, pour notre émerveillement, toutes ses représentations cartographiques. Elles forment l’essentiel des 410 illustrations de ce magnifique ouvrage. C’est que les linguistes ignoreraient l’apport des cartes, œuvres essentiellement d’étrangers, ou très influencées par eux. 

L’originalité de Noirmoutier, démontre l’Auteur, tient à la double perception qu’on s’en est faite, d’un côté localement, et d’un autre depuis les navires venant de loin. Les contradictions entre elles n’ont pas été corrigées durant trois bons siècles, du XIVe au XVIe. Ensuite, la vérité ne triomphera pas rapidement partout devant l’erreur, car de graves déformations toponymiques et topographiques subsistent au XVIIe siècle, en raison de la prédominance de la cartographie flamande puis hollandaise. Un chapitre entier témoigne de sa vitalité, assise sur une force de production et de distribution qui écrase les initiatives françaises et locales. On verra donc encore l’île affublée de divers noms, et devenir même tout à coup une simple presqu’île… 

1627, « Hermonster », île ronde avec d’imaginaires Zon et Heys. 

Les voyages d’exploration se font au grand large, et la côte du Poitou est décrite avec moins d’attention que les Caraïbes, qui présentent alors plus d’intérêt. L’Auteur s’en explique dans un chapitre sur l’âge d’or de l’île, au temps de l’apogée des salines locales, du XIIIe au milieu du XVIe siècle. La baie de Bourgneuf compte alors au moins 39 ports ou mouillages, et l’on y vient de toute l’Europe du Nord, qui s’approvisionne là dans le premier lieu de production de sel qu’elle rencontre, le plus septentrional. Mais dès le XVIe siècle, le sel méditerranéen, plus blanc, lui est préféré, tandis que la baie commence à s’envaser, ce qui entrave la navigation et réduit la production salicole. Or c’est justement l’époque où se multiplient les cartes. Elles n’accorderont donc pas beaucoup d’attention à cette région, désormais en déclin. C’est pourtant la route du sel qui, jusque-là, avait fait remarquer Noirmoutier. 

Noirmoutier ? À vrai dire, du XIVe siècle au milieu du XVIe, le nom de Noirmoutier est bien reporté sur vingt-cinq cartes différentes, mais toujours situé sur le continent ! On l’y trouve encore parfois ensuite mais, depuis 1550, cinq cartes ont tout de même commencé à dénommer l’île correctement. Las, celle-ci a été considérée en 1545, par la première carte marine française qui est due à Jean Fonteneau, comme un cap, donc rattachée au continent, tandis que ne subsiste en mer que l’îlot du Pilier. L’île disparaît bel et bien d’une série de cartes qui adoptent cette erreur moderne, une confusion conservant des adeptes jusqu’en… 1768. Certains, persuadés que Noirmoutier est tout de même bien une île, en attribuent alors le nom à l’île d’Yeu, tandis que sur le continent, le cap proéminent tend à s’appeler L’Armentier, nouvel avatar de Noirmoutier. Il ne s’agit toutefois que d’une tradition particulière, fautive mais pas exclusive. Elle est même tardive. 

Vers 1770, Noirmoutier demeure sous les eaux pour certains cartographes. 

Noirmoutier est en effet bien figuré pour la première fois dès 1313 sur un portulan, celui du génois Pietro Vesconte, mais sous ce nom de Labaya. Une carte, dite « pisane », qui le précédait dans la représentation de la côte atlantique, remontait aux années 1270. Elle ignorait encore la présence de l’île, dont l’Auteur explique brillamment l’apparition. C’est qu’entretemps l’Abbaye Blanche, monastère cistercien établi au début du XIIIe siècle tout au nord de l’île, avait fait édifier de hauts bâtiments. Une étude du bois de la charpente montre qu’il a été coupé en 1286. Sachant qu’il fallait au moins une dizaine d’années pour le sécher, c’est dans les toutes dernières années du siècle que la construction rendit l’abbaye bien visible. Elle offrait dès lors un amer idéal aux navires se dirigeant vers la baie salicole. Labaya n’est qu’une graphie de « l’abbaye ». Ce serait en quelque sorte le cri des nautoniers qui s’y repèrent en approchant de leur destination. 

Au même moment, en 1295, Philippe Le Bel confie à deux amiraux génois le soin d’organiser sa propre flotte contre les Anglais puis les Flamands. Ils font aussitôt entreprendre les relevés des côtes françaises dont bénéficia très vraisemblablement un peu plus tard leur compatriote Pietro Vesconte, celui qui fit la fortune du mot Labaya. Ce toponyme génois est en tout cas étranger, et il le demeurera, car on ne le trouve que sur les cartes, et pas même sur le manuel de pilotage de 1483, dit Grand routier de la mer. Garcie Ferrande, son rédacteur, était de Saint-Gilles-sur-Vie : il a donc bien nommé l’île de son vrai nom, Noirmoutier. 

On appréciera les nombreuses références illustrant l’histoire du mot Labaya. Les tirant des cartes, mais aussi de la littérature et de chartes françaises et anglaises, l’Auteur montre qu’il désigne effectivement l’île à partir de 1313 sur les cartes, et ce exclusivement jusqu’en 1502. En dehors des cartes, et dès 1316, les textes adoptent toutefois la forme « La Baie » qui en dérive, pour désigner la côte de Bourgneuf, d’où provenait le fameux sel de « La Baie ». 

Le toponyme a donc désigné d’abord l’île sur les cartes, puis la côte de Bourgneuf dans les textes, mais il n’est plus utilisé depuis le milieu du XVIe siècle, quand décline le commerce local du sel, même si les cartographes l’adoptent alors, témoignant d’un certain décalage avec l’usage (1502-XVIIIe s.). En dehors d’eux, on n’écrit effectivement plus seulement « La Baie », mais plus précisément « la baie de Bourgneuf », car le mot, de notoriété internationale, s’est imposé entretemps comme nom commun au sens de petit golfe propre au mouillage des navires. La langue anglaise fut la première à l’adopter, à la fin du XIVe siècle, puis un siècle plus tard, dans ce même sens, le français comme le portugais et l’espagnol. 

Labaya ! : charpente de l’Abbaye Blanche, dont le bois est daté de 1286. 

Labaya s’effaçant au profit de Noirmoutier ne peut faire oublier les avatars propres à ce dernier nom, qui vient de Her, cité dans divers textes dès le VIe siècle. Ce serait en voulant indiquer une localisation (« au monastère d’Er », soit « en Er moustier »), rapporte l’Auteur, qu’on aurait fini par créer la forme contractée « Nermoustier », si fréquente jusqu’au XVIIe siècle. Au XIIe siècle cependant, le toponyme pouvait déjà être entendu par euphonie comme Noir Moustier, puisqu’une charte du cartulaire de Coudrie, datée de 1150, le traduit en latin « nigrum monasterium » (monastère noir). Ce noir étrange n’est donc pas une couleur, même s’il a trouvé son explication étymologique depuis un siècle et demi : le monastère noir (titre d’un célèbre roman se passant durant la guerre de 1914) aurait été le prieuré des « moines noirs », appelés ainsi d’après la couleur de leur bure (bénédictins disciples de Saint-Philibert). L’évidence trompeuse vient du contraste avec l’Abbaye Blanche, celles des « moines blancs » (cisterciens de bure blanche). L’île n’avait pourtant pas attendu l’arrivée de ces moines blancs pour soutenir un nom porté au noir... 

Patrick de Villepin nous donne une belle leçon de toponymie et nous initie à l’histoire de la cartographie à travers l’exemple complexe de Noirmoutier. Étendra-t-il un jour cette initiation, dans un nouvel ouvrage, à toute la côte poitevine et à ses mouillages ? Luçon ne paraît en effet cité que timidement sur les cartes anciennes, derrière Talmont, l’Aiguillon ou même Jard. Les îles y sont par ailleurs représentées nombreuses. Chauvet et Bouin sont en eau, mais point Rié, Monts ni Olonne. On reste enfin éberlué devant la prétention de cartographes donnant des indications de profondeur de la mer aux abords de Noirmoutier, alors qu’ils le dessinent comme un cap. S’agit-il d’un mélange de savoir et de méconnaissance ? Faut-il y reconnaître le rôle trouble du Gois, tantôt mer tantôt terre dans la même journée, qui aurait poussé à voir Noirmoutier comme une presqu’île ? À vrai dire, la prise en compte de l’échelle des cartes permettrait peut-être d’en distinguer les usages : maritime, militaire ou simplement décoratif, ce qui expliquerait la persistance d’erreurs topographiques et toponymiques sur des siècles, à côté de travaux de plus en plus précis. L’Auteur, qui nous a ainsi fait goûter l’exploit du cartographe génois de 1313, souligne aussi que, deux siècles plus tard exactement, en 1513, un savant de même envergure, Waldseemuller, celui qui attribua le nom d’ « Amérique » au Nouveau Monde, dénomme encore Noirmoutier « Labaya ». C’est dire la lenteur et la myopie de la cartographie au temps où la terre n’avait déjà plus de limites infranchissables. 

Philibert Heys, novembre 2013 

  

Toutes les illustrations sont extraites du livre de Patrick de Villepin à l'exception de celle de la charpente de l'abbaye de La Blanche extraite d'un catalogue d'exposition ("Fenêtre sur combles : le théâtre de l'art de charpenterie, en Bas-Poitou, enrichi de diverses figures avec l'interprétation d'icelles" exposition au logis de la Chabotterie à Saint-Sulpice-le-Verdon, 1995, commissaire de l'exposition et auteur du catalogue Richard Levesque). 

Retour en haut de page