Le livre en tenue de deuil

A travers la reliure à emblèmes funèbres accompagnée de tranches et gardes noires, le livre revêt les habits du deuil pour parer les oraisons funèbres. Ce décor naît en France au XVIe siècle. 

Les sanglants affrontements fratricides des guerres de religion meurtrissent et marquent alors durablement le Royaume. Après la mort accidentelle d’Henri II, la France traverse une période troublée, tant sur le plan politique qu’économique, qui entraîne le déclin des industries de luxe et porte un coup aux grands ateliers de reliure de la Renaissance. Les artisans ne sont plus protégés ; ils sont malmenés ou victimes de persécutions engendrées par le conflit. S’inspirant de l’engouement de la fin de la Renaissance pour les torsades, les feuillages ou les dentelles, ils vont tenter de renouer avec cet âge d’or disparu. Apparaissent alors les reliures dites « à la fanfare » ou « au semé », où le décor, formé de compartiments de filets entrelacés enrichis de feuillages ou de rinceaux, pour l’un, et d’une répétition de motifs héraldiques ou d’initiales, pour l’autre, couvre l’intégralité des plats et souvent du dos. 

Vers 1583, apparaissent par opposition esthétique et stylistique, des fers à dorer gravés spécialement pour satisfaire la lugubre monomanie du roi Henri III : squelettes, crânes, os disposés en croix, instruments de la passion du Christ, cercueils, chandeliers, semis de larmes… tout un attirail sinistre pour estamper ou argenter le maroquin brun ou noir. Ces reliures sont exécutées pour recouvrir les livres de piété de la congrégation des Pénitents, confrérie, fondée par le roi, destinée à préparer ses membres à une bonne mort. Seules treize reliures portant ce décor exceptionnel seraient conservées de nos jours. 

La personnalité d’Henri III présente deux facettes. Cet homme, extravagant et aimant la fête, est aussi profondément pieux. Il participe de manière ostentatoire aux processions des pénitents. Avec l’âge, sa dévotion mais aussi son goût pour le macabre se développent. Il renonce aux aventures féminines, entreprend pèlerinages et retraites monastiques et institue des associations pieuses. 

La représentation de la mort s'est profondément modifiée au cours des siècles, traduisant l’évolution des relations que l'homme d'Occident entretient avec la mort. Du Moyen Age au XIXe siècle, les thèmes macabres sont récurrents ; la mort est durant cette période un objet de fascination. Les reliures à emblèmes funèbres s’inscrivent dans cette longue tradition. L’obsession de la mort caractérise par la suite l’âge baroque et le mouvement romantique. 

L’ouvrage présenté nous invite à découvrir la pratique souvent méconnue de cette esthétique funèbre très surprenante. Ce petit in-12 appartient au fonds de la bibliothèque historique du lycée de La Roche-sur-Yon, actuellement collège Herriot. La reliure à décor mortuaire est exécutée sur un Office des morts publié en 1839, contenant la liturgie des sépultures à l’usage du diocèse de Paris. Les plats, recouverts de maroquin brun, sont encadrés d’un filet, et quatre petites têtes de mort sont apposées dans les angles. Le dos de la reliure, droit, est orné de même. Le décor est marqué au noir de fumée à l’exception des crânes des plats probablement argentés. Les tranches et les gardes sont peintes en noir. En accord avec le contenu, tout dans le décor rappelle la mort. 

La variété des décors fait du XVIe siècle une période exceptionnelle de l’histoire de la reliure française. L’influence des reliures macabres en témoigne jusqu’au milieu du XIXe siècle. 

  

Emmanuelle Roy, novembre 2006 

  

Illustrations tirées de :

Office des morts : complet et noté selon l'usage de Paris. – Paris : Libraires associés pour les usages du diocèse, 1839. – XXII-274 p. : musique ; 18 cm (Arch. dép. Vendée, BIB 1 G 18) 

Cet imprimé fait partie de la Bibliothèque historique du lycée de La Roche-sur- Yon (en ligne) 

   

Pour en savoir plus : 

ARIES Philippe, Essais sur l'histoire de la mort en Occident, du Moyen Age à nos jours, Éd. du Seuil, Paris, 1975, 222 p. 

DEVAUCHELLE Roger, La reliure : recherches historiques, techniques et biographiques sur la reliure française, Éd. Filigranes, Paris, 1995, 319 p. 

L'histoire du livre, des origines à nos jours…, dir. Philippe Marengo, France-Livres, UTMSCD, Toulouse, 2004, 16 f. 

Sur Henri III, une notice vivante et contemporaine du livre présenté, dans :
Biographie universelle ancienne et moderne…, dir. Joseph-François Michaud, nouvelle éd., Desplaces, Paris, F. A. Brockhaus, Leipzig, [ca 1854], 45 vol. 

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