Clemenceau et l’Alsace-Lorraine

Clemenceau tenant dans ses bras deux petites filles, une Alsacienne et une Lorraine, accompagné de la légende "Les revoici !", 1919 (coll. particulière) 

Les liens de Clemenceau avec l’Alsace-Lorraine datent d’avant la guerre de 1870-1871. En 1862, il fut condamné pour avoir participé à l’agitation républicaine en même temps qu’Auguste Scheurer-Kestner. Une solide amitié se forgea alors entre les deux hommes. Scheurer-Kestner, alsacien, avait épousé la fille d’un industriel de Thann, Kestner, vieux militant républicain dont une autre fille avait épousé « le colonel » Charras[1], un des leaders de la cause, alors exilé à Bâle. En 1863, Clemenceau se rendit en Suisse visiter Charras et il passa par Thann. Il y fut saisi d’un coup de foudre pour une troisième fille Kestner, Hortense, « très belle et très courtisée ». Le jeune homme fit plusieurs voyages en Alsace, mais fut éconduit. On sait qu’à la suite de ce chagrin d’amour il partit, en 1865, pour l’Amérique où il resta quatre ans. 

  

Lorsqu’en 1871, la France vaincue accepta les conditions de paix imposées par la Prusse, dont la principale était la cession de l’Alsace et de la Moselle, les représentants de ces départements s’opposèrent unanimement à cette annexion. Quelques autres députés se joignirent à eux dont Georges Clemenceau, élu du 18e arrondissement de Paris. Ils adressèrent à leurs collègues Alsaciens-Lorrains la lettre suivante : « Comme vous nous tenons d’avance pour nul et non avenu tout acte ou traité, vote ou plébiscite par lequel serait faite cession d’une fraction quelconque de l’Alsace ou de la Lorraine. Quoi qu’il arrive, les citoyens de ces deux contrées resteront nos compatriotes et nos frères, et la République leur promet une revendication éternelle. » 

  

Hortense Kestner (1840-ca 1913) (BNF) 

Cette « revendication éternelle » Clemenceau la portera toujours en lui. Il était revenu après la défaite à Thann et avait visité Strasbourg « ravagé », « En proie à quels sentiments ? », dira-t-il en 1908[2]. Même s’il ne fut pas le revanchard et le va-t-en-guerre qu’on s’est plu parfois à dénoncer, jamais il ne renonça au retour au sein de la France de « nos compatriotes violemment arrachés à la mère patrie[3]. » L’injustice et le viol du principe des peuples à disposer d’eux-mêmes étaient trop criants. « Nous sommes des pacifiques, mais nous ne sommes pas des soumis », s’écriera-t-il[4]. Lorsqu’éclata la Première Guerre mondiale, le but fut simple : vaincre et du même coup recouvrer les « provinces perdues ». Il lui revint d’être celui qui par sa ténacité, son inébranlable patriotisme, sut galvaniser la résistance française et permit grâce à l’arrivée des Américains de gagner la guerre. 

  

Le Père la Victoire, dernier survivant des 107 protestataires de 1871, eut la joie immense de s’écrier devant la Chambre des députés, le 11 novembre 1918 : « Salut à l’Alsace-Lorraine retrouvée ! » La célèbre gravure, publiée alors, représentant Clemenceau portant dans ses bras une petite Alsacienne et une petite Lorraine en costume régional résume bien le sentiment éprouvé par les Français au sortir de la « grande guerre » : Clemenceau avait rendu l’Alsace-Lorraine à la France, … enfin presque. 

  

Jean Artarit 

[1] Jean-Baptiste Charras, proscrit après le Deux décembre, était né à Phalsbourg. 

[2] Lors de l’inauguration du monument à Scheurer-Kestner 

[3] La Dépêche, 8 juillet 1896. 

[4] Discours du 12 février 1912 au Sénat. 

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