Les racines protestantes de Georges Clemenceau

Sophie Emma Gautreau (1817-1903), mère de Georges (Arch. Vendée BIB 1372) 

Tout le monde sait qu’Emma Gautreau, la mère de Georges Clemenceau, appartenait à une famille protestante vendéenne qui était demeurée croyante et pratiquante malgré la révocation de l’édit de Nantes. Ses parents avaient été baptisés « au désert » avant la Révolution et un membre de sa famille maternelle était pasteur. Ce que l’on connaît moins bien ce sont, du côté du père, les attaches fortes et permanentes des Clemenceau avec la religion réformée. 

  

Au seizième siècle, leurs ancêtres adhérèrent à la Réforme, puis vécurent sous la protection de l’édit de Nantes. Cependant, après la mort d’Henri IV, les Huguenots perdirent de plus en plus d’influence tandis que l’Église catholique ne cessait de les dénoncer. Sur le territoire de la future Vendée, leurs libertés religieuses furent rognées petit à petit et ainsi, en 1660, Paul Clemenceau, apothicaire, et son fils Benjamin, médecin, aïeux directs de Georges, furent poursuivis en raison de leur appartenance à la « religion prétendue réformée », dite R. P. R. En 1685, lorsque Louis XIV révoqua l’édit de Nantes, on envoya en Poitou, comme dans les Cévennes, des dragons dont les violences, connues sous le nom de dragonnades, entraînèrent des conversions massives. Ainsi Benjamin Clemenceau, le médecin, en même temps que son épouse et ses deux enfants, « abjura l’hérésie de Luther et Calvin » le 29 septembre 1685, quelques jours après l’arrivée de ces sinistres « missionnaires ». 

  

Acte d’abjuration du  Benjamin Clemenceau, docteur en médecine à, le 29 septembre 1685 (Arch. Vendée, état civil de Bellenoue, BMS, 1675-1741, vue 31/211) 

Tout aurait pu ou dû se dérouler dorénavant sous l’égide de l’Église romaine, or le moins que l’on puisse dire c’est que ces « nouveaux convertis » firent preuve d’une attitude bien singulière. Louis Clemenceau, le fils du médecin qui habitait maintenant le Colombier, un manoir perdu au milieu des bois à Mouchamps, se maria, en 1700, avec la fille d’un médecin, « ancien du consistoire » qui mourut protestant en 1704. Par la suite et à chaque génération, leurs descendants se marièrent avec des protestantes et les fils aînés reçurent, à une exception près, le prénom de Benjamin, soit celui de l’ancêtre médecin persécuté et humilié. Une façon de refuser l’oubli. Georges, fils de Benjamin et petit-fils de Pierre Paul Benjamin, portait aussi ce prénom qu’il attribua à son tour à son fils (Michel, Williams, Benjamin). 

  

Seul le grand-père de Georges n’épousa pas une Huguenote, mais son père, quoique « révolutionnaire » rigide, reprit la tradition en se mariant avec Emma Gautreau, en 1839, au temple de Mouilleron-en-Pareds. La sœur aînée du Tigre fera de même tandis que lui-même épousa une Américaine protestante, Mary Plummer.
  

Temple de Mouilleron-en-Pards 

Le logis du Colombier à Mouchamps (Arch. Vendée 1num20) 

 
 
 
 
 
 
 
 
 
  

 
 
 
Clemenceau qui se voulait tout simplement athée passe sous silence toute cette filiation huguenote, mais ce refoulé réapparaît avec force. D’abord, il fait très fréquemment référence à la révocation de l’édit de Nantes, qui est un de ses griefs majeurs à l’encontre de l’Eglise catholique. Puis comment ne pas insister sur le fait que les quatre femmes qui comptèrent le plus, semble-t-il, dans sa vie étaient des protestantes : sa mère Emma Gautreau, son grand chagrin d’amour Hortense Kestner, sa femme Mary Plummer, et enfin son dernier grand amour Marguerite Baldensperger. Que penser, par ailleurs, de cette dernière volonté consignée dans son testament : que l’on place à ses côtés, pour son dernier sommeil, « le petit coffret [dans lequel] on laissera le petit livre qui y fut déposé par la main de ma chère maman ». Ne serait-ce pas un livre de piété protestante, témoignage de la foi d’Emma et de la fidélité des Clemenceau à la religion réformée ? Enfin il n’échappera à personne en Vendée que Georges et son père reposent, à Mouchamps, vieille citadelle huguenote, dans un lieu solitaire, sous un arbre vert, à la manière des protestants autrefois exclus des cimetières paroissiaux catholiques. 

Sépulture de Georges Clemenceau et de son père au Colombier (Arch. Vendée 1num20) 

  

Jean Artarit 

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