Concorde ou concordat ? L’Église et l’État avant leur séparation

Il s’agit pourtant en grande partie d’une illusion, tant était grand le contrôle de l’État, que ce soit sous le régime du premier concordat passé avec Rome (1516-1791), ou du second (1801-1905). Entre Rome et les diocèses, l’Etat filtrait les relations, soumettant à sa censure tous les textes d’outremonts. Les évêques, nommés par Rome après avoir été choisis par l’État, demeuraient toujours un peu des fonctionnaires. Les prières publiques pour le régime faisaient entrer la politique dans le sanctuaire. Le catéchisme lui-même a pu être réécrit et enrichi au désir du pouvoir. 

Circulaire du préfet Merlet 1804

Circulaire du préfet Merlet datée du 4 floréal an XII (24 avril 1804) et annonçant la première visite pastorale d'un évêque dans le département depuis le Concordat de 1801. 

En 1801, la signature d’un concordat entre la République française et le pape manifestait cependant la volonté d’installer la paix civile au sortir de la Révolution, en garantissant la paix religieuse. La reconnaissance de l’Église, signifiait la fin des idéologies meurtrières libérées par la Révolution. À ce bénéfice politique recherché par le Premier Consul Napoléon Bonaparte, s’ajoutait un calcul : vouée à la moralisation de la société, l’Église serait avant tout un facteur d’ordre, une institution invitée à faire entrer dans les consciences de nouveaux devoirs quasi religieux, comme l’obligation de répondre à la conscription militaire. La religion serait ainsi l’affaire de quelques personnes pieuses et surtout de femmes – ces « mineures » du code civil – ; elle devenait aussi une étape dans l’éducation des enfants, et surtout un moyen de moraliser le populaire. 

Du cynisme de cette instrumentalisation de l’Église, témoigne une extraordinaire lettre de Jean-Alexandre Cavoleau, secrétaire général de la préfecture de la Vendée. Il faisait partie de ces personnes de qualité, nourrissant une ambition que légitimaient de vraies compétences et une riche expérience. Président du Conseil général au début de la guerre de Vendée, engagé dans la Révolution, il s’est démarqué de sa dérive violente en empêchant des massacres, tout particulièrement celui de prêtres emprisonnés que voulait sacrifier la troupe, ivre de vengeance à l’annonce de la première défaite militaire, le 19 mars 1793. À l’écart des responsabilités lorsque la Terreur s’est emballée, il fut avocat puis professeur de sciences naturelles jusqu’au Consulat, dont il soutint le programme politique pacificateur et conciliateur en revenant aux affaires. Or voici qu’à la suite du Concordat, l’Église romaine régularisait la situation de quantité de prêtres qui s’en étaient exclus par des engagements signifiant leur rupture. Elle réintégrait dans le clergé ceux qui avaient prêté un serment schismatique, ou elle attribuait un statut de laïc à ceux qui renonçaient au sacerdoce, en particulier quand ils s’étaient mariés. Talleyrand venait de bénéficier de cette disposition, remarquait Cavoleau dans sa lettre du 18 décembre 1802 : pourquoi pas lui-même, qui était ancien prêtre, et marié à une religieuse ? Il souhaitait que le préfet en parle au ministre des cultes, Portalis, et à l’évêque nommé, Demandolx, parce que son statut de haut fonctionnaire appelait cette convenance dans le nouvel ordre des choses. Il ne voulait en tout cas absolument pas risquer un refus, estimant qu’il avait droit à la reconnaissance du clergé, sans avoir à la solliciter. La « robe » ecclésiastique ne lui avait pas convenu, aussi acceptait-il de n’être plus qu’un laïc, tout en se sentant l’égal d’un évêque, puisqu’il « aurait pu, quelque jour, se trouver à la tête » d’un diocèse. Son retour comme fidèle dans l’Église devait clairement venir de l’Église elle-même, comme un gage déférent qu’elle offrirait à ce haut administrateur. Lui-même pouvait visiblement s’en passer sans perte. 

Telle est bien la distance méprisante que favorisait le Concordat. Les avantages matériels et politiques s’avérèrent vite de lourdes contraintes, ce qui n’empêcha pas les nostalgiques d’un État catholique de préférer leur prison dorée, tout en rêvant jusqu’au bout à un retournement du rapport de forces avec l’État. 

Thierry Heckmann 

  

Pour découvrir des archives de cette période : consulter les papiers du préfet Merlet (1761-1838)

Lettre de Cavoleau au préfet Merlet, 18 décembre 1802

Consultation en ligne depuis l'inventaire des papiers Merlet ( 1 Num 110-14, vues 21-22) 

  

A Fontenay, le 27 frimaire l’an 11 de la République française, une et indivisible

Préfecture du Département de la Vendée

  

    LE SECRÉTAIRE GÉNÉRAL

    Au Citoyen Merlet, préfet,
    Votre lettre du 22, Citoyen préfet, m’annonce que vous ne séjournerez pas longtems à Paris après que celle-ci vous sera parvenue. Je me hazarde cependant à vous parler d’un objet auquel j’attache quelqu'intérêt, et dont un mot de vous à Portalis [ministre des cultes] et à M. de Mandolx [évêque du département], puisque vous les voiez souvent, pourrait préparer le succès.
    La sécularisation de Taleyrand [sic] m’a fait naître l’idée d’obtenir du S[aint]-Père la même faveur pour mon épouse et pour moi. Je n’ai pas regretté un seul instant d’être marié, mais dans l’état actuel de l’opinion, j’aimerais mieux l’être laïc que prêtre, et cela conviendrait peut-être mieux aux fonctions que je suis probablement destiné à remplir toute ma vie.
    Si parmi les prêtres qui ont abandonné leur état, tout en reconnaissant l’utilité du maintien ou du rétablissement du culte, quelques-uns ont des droits à l’estime ou à ce que les chefs de l’Église appelleront de l’indulgence, j’ai l’orgueil de croire que je dois être placé en première ligne. Je ne veux point me faire un grand mérite de tout ce que j’ai fait pour mes anciens confrères, lorsqu’ils étaient malheureux et persécutés. J’ai rempli le devoir d’un honnête homme, et voilà tout. S’il y a quelque mérite à cela, c’est aux prêtres à s’en souvenir, et c’est auprès d’eux que M. de Mandolx doit prendre des informations, s’il veut conserver au dernier rang de son troupeau un homme qui aurait pu, quelque jour, se trouver à la tête tout comme un autre, s’il eût voulu continuer à porter une robe qui ne lui convenait pas. […]
    Je vous prie donc de sonder à cet égard et l’évêque et Portalis, et de voir jusqu’à quel point je puis, sans indiscrétion, hazarder une demande formelle. Mais je vous prie aussi d’observer que mon sort est indivisible de celui de la femme estimable à laquelle je suis lié, et que je ne veux point d’une faveur qu’elle ne partagerait pas avec moi. C’est à eux maintenant à voir s’ils aiment mieux me voir dans le giron de l'Église que dehors, car je déclare que je ne veux pas y faire la plate figure d’un pénitent. […]
    Recevez de nouveau, Citoyen préfet, l’assurance de mon inviolable attachement,
    Cavoleau
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