Déchaîner ou maîtriser la violence ? Un enjeu de la guerre de Vendée

Passage de la Loire par l'armée vendéenne à Saint-Florent-le-Vieil, les 18 et 19 octobre 1793 (1 Fi 1175/12). 

La violence est le propre des guerres civiles. C'est au point que le souvenir de l'éruption du soulèvement populaire provoqua, durant plusieurs décennies, de véritables paniques chez ceux qui en craignaient la répétition en Vendée. Il pouvait s’y mêler une certaine mauvaise conscience, la répression ayant détruit un quart de la population des territoires insurgés durant les deux années de guerre. Force est pourtant de constater que l'usage de la violence fut très différent de part et d'autre. 

Dans le camp des autorités, le verbe précède la réalité. Pour réparer l’outrage fait à la Révolution, on annonce volontiers de véritables hécatombes. Leurs bilans très improbables sont à la mesure du désarroi d'un pouvoir qui n'a plus de prise sur le terrain. On sait toutefois que la répression alla croissant, au fur et à mesure qu'elle ne se heurtait plus à grande résistance, jusqu'à tenter l'extermination systématique des groupes en fuite outre-Loire, puis de la population entière en Vendée. Quelques fortes personnalités républicaines surent néanmoins refuser l'idéologie terroriste et empêcher parfois, là où elles le pouvaient, que le pire advienne. C'est le cas de Cavoleau, un temps président du Conseil général du Département. Rien d'étonnant que, devenu secrétaire général de la préfecture de 1800 à 1814, il ait joui d’assez de crédit pour devenir l’un des principaux artisans de la pacification de la Vendée. 

"Bonchamps mourant à Saint-Florent-le-Vieil" (1 Fi 1175/11) 

Du côté vendéen, l'épisode du "Pardon de Bonchamps" a été mis en scène par le sculpteur David d'Angers, fils de l'un des 5000 prisonniers délivrés lorsque l'Armée catholique et royale, vaincue en Vendée, fut contrainte de passer la Loire, le 18 octobre 1793. Cette "grâce" s'entend surtout en comparaison des massacres de plus en plus nombreux perpétrés par les Républicains. Une réciprocité de traitement eût été logique, et certains la souhaitaient même dans le camp républicain : pour le conventionnel Lequinio, un soldat républicain tirait plus d'énergie au combat à l'idée qu'il ne serait pas épargné en cas de capture. La "grâce ou pardon de Bonchamps" s'inscrit cependant dans une série continuelle de libérations de prisonniers, qui caractérise la Grande armée catholique et royale tout au long de son existence en 1793.Dès ses premiers jours, le contraste est fort entre la violence du soulèvement, là où il éclate spontanément, et, dans les heures qui suivent, la prise des bourgades voisines effectuée beaucoup plus pacifiquement sous l'autorité des premiers chefs que se sont alors donnés eux-mêmes les insurgés. La maîtrise de la violence paraît s'imposer alors comme une conséquence de la défense de la religion, qui était le prétexte affiché du soulèvement au moment-même où il s'organisait. 

Il en allait de même après les combats, ces "chocs" souvent meurtriers. Les soldats républicains, souvent de médiocres volontaires plus politisés qu’aguerris, furent en effet régulièrement faits prisonniers en masse. Après la prise d'Argenton, le 30 avril, les généraux décidèrent de les libérer tous, après leur avoir fait jurer de ne pas reprendre les armes. À la prise de Thouars, le 5 mai, "aucune vengeance ne fut exercée", nota Napoléon dans ses Mémoires, qui ajoute : "l'histoire des guerres civiles offre bien rarement de pareils exemples." Un millier de soldats furent alors libérés, et bientôt quatre fois plus, le 27 mai, après la prise de Fontenay-le-Comte. C'est là qu’on prit le parti de les tondre au préalable, pour reconnaître les parjures qui reprendraient les armes. On leur délivrait aussi des passeports, pour qu'ils puissent sortir du "pays conquis" et se justifier au passage des barrages. À Fontenay, on commença à en imprimer les formules, tellement il en fallait. 

Passeport signé à Fontenay le 27 mai 1793 par Langlois et le comte de Marsange, "commandant les armées catholiques royalistes", et délivré au prisonnier Toussaint Rebellac pour qu'il retourne dans l'Hérault (SHD B 5/4/85). 

C'est à Fontenay aussi, ce 28 mai, que les généraux signèrent les deux seuls textes expliquant leur conduite."Nos sentiments purs et religieux, proclament-ils, nous commandent impérieusement de remplacer les crimes que la Révolution fait commettre par autant d'actes de vertu" (transcription intégrale du texte ci-dessous). L'idée est reprise dans leur Adresse aux Français : "Ils égorgeaient nos prisonniers au nom de la loi, et nous avons sauvé les leurs, au nom de la religion et de l'humanité !" La réalité des faits oblige à considérer avec attention ces déclarations, qui ne sont pas que de propagande. En dépit des violences, la tendance reste en effet jusqu’au bout de sauver la religion et l'humanité, dans des situations pourtant de plus en plus désespérées, où la gratuité du geste l'emporte sur toute part de calcul. En témoignent deux pièces d'archives au cours de la Virée de Galerne, qui s'acheva le 23 décembre 1793 par la mort des derniers Vendéens à Savenay. Du 15 novembre, on conserve un ordre donné à un perruquier d'Avranches, de tondre les cheveux des prisonniers qui allaient être libérés. Le 27 novembre, l’adjudant général Rouyer avouait au ministre de la guerre que, "malgré que nous fusillions tout ce qui tombe sous notre main, prisonniers, blessés, malades aux hôpitaux, ils nous ont renvoyé de nos malades que nous avions été forcés de laisser derrière nous." 

Les protagonistes de la guerre de Vendée paraissent bien éloignés des réalités militaires. Pour des raisons politiques, la République refusa toute négociation, toute rémission, pas même des ralliements, ce qui condamnait la population à poursuivre la guerre, même en 1794, alors qu'elle l'avait perdue. De leur côté, en dépit de leurs succès initiaux aussi stupéfiants qu'illusoires, les Vendéens de 1793 semblent pressentir très vite que leur supériorité ne peut être que morale. Seuls les chefs les plus politiques, comme Charette, n'hésitèrent pas, et encore tardivement, à chercher à démoraliser l'adversaire par des représailles propres à le terroriser à son tour. Est-ce la victoire des vaincus que d'avoir maintenu la religion et l'humanité, quand l'esprit de vengeance aurait dû en étouffer toute manifestation ? Au mystère de ce "pardon", si étrange et si fréquent en 1793, correspond en effet un autre mystère aussi peu explicable, celui de la paix subite de la Vendée. Dès 1795, toutes les tentatives de ranimer le soulèvement furent autant d'échecs, qui soulignent l'erreur de leurs auteurs. Les Vendéens refusaient toute violence. Ils s'ouvraient l'avenir en se libérant des mauvais souvenirs par une dernière victoire, remportée sur le ressentiment. 

Thierry Heckmann, octobre 2013 

28 mai 1793, les généraux vendéens expliquent pourquoi ils libèrent leurs prisonniers

La lettre numérisée et sa transcription sont disponibles dans l'album paléographique.

La prise de la ville de Fontenay-le-Comte, le 25 mai 1793, a piégé environ 4000 soldats républicains, tombés aux mains de leurs adversaires. Les généraux vendéens ont décidé de les libérer, comme précédemment déjà, à l’issue de la prise d’autres villes, mais jamais leur nombre  n’avait été aussi considérable. C’est sans doute pourquoi, cette fois-là et cette seule fois, semble-t-il, ils ont cherché à s’en expliquer par une adresse aux Français, sous forme d’affiche imprimée, et par cette lettre aux habitants de Niort et aux autorités républicaines (collection privée). 

  

   À Messieurs les habitants de Niort pour lire aux administrateurs du Département et aux commissaires de la Convention, à Niort,

   À Fontenai le Comte, le 28 mai 1793,

  Messieurs,
  Instruit par des gens de vos armées patriotes qu’il leur avoit été ordonné de ne faire aucun prisonnier de nos armées, si le sort des armes les faisoit tomber en vos mains, je me plais à vous donner connoissance de cette dénonciation et à vous prouver, par notre conduite envers la multitude que nous faisons en combattant contre vous, qu’elle est celle que l’honneur et l’humanité rend inséparable des cœurs vraiment français.
  D’après des principes aussi sanguinaires que les vôtres, d’après ceux qu’on emploie pour égarer les esprits, d’après les menaces et exclamations horribles que vous lancez contre les chefs des armées catholiques, nous pourrions user de représailles envers vos familles, mais nos sentimens purs et religieux nous commandent impérieusement de remplacer les crimes que la Révolution fait commettre par autant d’actes de vertu.
  Nous ne craignons ni menaces ni sentences atroces. Nous voulons le bien. Nous le voulons et nous espérons que, soutenus par Dieu et la pureté de nos sentimens, nous triompherons de cette horde de factieux qui ne mesure plus la faculté de commettre des crimes.
  Vous, habitants de Niort dont je suis connu de la plupart, vous retrouverez dans ma lettre le caractère d’honnête homme que j’ai toujours eu. Je rendrai à vos familles les pères qui leur sont nécessaires toutefois que, par le sort des armes, ils tomberont en mon pouvoir. Jamais je ne serai barbare, et jusqu’à mon dernier moment les prisonniers trouveront en moi un ami, un protecteur.
  Lisez bien l’expression de mes sentimens, et concevez que les plus honnêtes gens du royaume sont ceux qui combattent pour la religion de leurs pères, pour le rétablissement du thrône, et pour la paix que, malheureusement, il faut obtenir à coups de canon.
  Les prisonniers que nous rendons à leurs familles attesteront nos vertus et nos bienfaisances, et ceux que nous détenons sauront vous exprimer un jour la douceur avec laquelle ils auront été traités.
  Je suis particulièrement, et nous sommes en général inébranlables dans nos principes. Tels sont les hommes qui vous écrivent et qui ne veulent que le bonheur de tous les Français.

De Bernard de Marigny, commandant des armées catholiques et royalistes 

De La Rochejaquelein fils 

Duhoux d’Hauterive 

Sainte-Hermine 

Donnissan 

Dehargue 

Lescure 

De Bonchamps 

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