Génocide en Vendée ?

Charette pointant du doigt un volcan

Charette désignant comme un maître le volcan encore fumant de la révolte de la Vendée : cette traduction politique d’un mouvement si peu politisé, sert autant l’illusion royaliste militante que la paranoïa révolutionnaire. 

Commençons par rappeler que la notion de génocide relève d’une catégorie juridique, définie très précisément dans une convention adoptée par l’ONU, le 9 décembre 1948. Il faut qu’il y ait eu « intention de détruire un groupe national, ethnique, racial ou religieux comme tel ». La destruction des Vendéens, qui fit disparaître près du quart de la population de la zone concernée, durant les seules années 1793 et 1794, constitue-t-elle donc un génocide ? Ce n’est pas aux Turcs qu’il faut le demander, mais aux anciens Soviétiques, qui ont bordé la définition de ce label, en sorte qu’il ne puisse être retourné contre eux. L’intention exterminatrice ne fait pourtant aucun doute. La rhétorique révolutionnaire ne souffrait pas de compromis. La Vendée a été le lieu de son application. Dès l’origine, la loi du 19 mars 1793 promettait la mort sous vingt-quatre heures à des catégories entières de la population. D’autres lois suivront, plus générales, fermant toute négociation, n’offrant d’autre issue que la poursuite de la guerre et le massacre. 

Cependant les Vendéens, cette agglomération étonnante de Poitevins, de Bretons et d’Angevins, répondent mal aux critères de l’ONU, car ils ne formaient pas un groupe national, ni ethnique, ni racial, pas même religieux, les massacres s’étant étendus à des parties de la Vendée acquises à la République et peu suspectes de résistance religieuse. Une même famille pouvait avoir des enfants dans les camps opposés. Les victimes étaient en fait politiques, à cette nuance près que ce n’est pas leur éventuelle revendication politique qui comptait, mais bien celle qu’on leur imaginait. Quand l’enjeu politique est retombé, la persécution a cessé. Les victimes ne constituaient en effet pas une catégorie réelle, mais idéologique. Elles étaient présentes, certes, sur un territoire déterminé, mais pas seulement. La Vendée est devenue l’expression du mal à abattre, aussi tout ennemi politique fut vite taxé de Vendéen, et pour peu qu’une contrée résistât, on l'appelait aussitôt « petite Vendée ». Les Révolutionnaires en reconnurent un peu partout, du Pas-de-Calais jusqu'au Midi. 

La difficulté « technique » à utiliser le terme de génocide, contribue-t-elle à masquer la singularité de l’histoire de la Vendée ? Ce serait méconnaître l’appellation exacte du phénomène qu’elle inaugure. L’exécration pour un territoire, qui va y provoquer et justifier des massacres, s’applique précisément à ce que les révolutionnaires appellent une … « Vendée », où qu’ils la situent. Les bolcheviks en firent un nom commun, qui est passé dans le langage courant de l’ancien univers soviétique. Une Vendée est donc un lieu où la terreur doit être exemplaire : elle combat la guerre civile dans une zone mais l’y entretient tout à la fois, pour imposer au pays entier un gouvernement dans l’urgence, interdisant tout débat politique. La Vendée de la tradition révolutionnaire réunit donc des êtres abstraits, duplicables à volonté, là où l’on veut reconnaître une autre Vendée. 

Il faut donc considérer aussi la Vendée comme une création révolutionnaire. De ce point de vue, la réalité de la révolte n’est qu’un prétexte pour représenter artificiellement un territoire et des gens, auxquels on attribue une identité de pantin. Ce qu’ils sont ou ce qu’ils font compte moins que l’image qu’on s’en fait, pour les besoins de la paranoïa qui sert de climat ambiant. « Incompréhensible Vendée », finiront par s’étonner les révolutionnaires. Ils ne trouvaient d’explications à la rébellion que dans des complots, le fanatisme (religieux), l’asservissement à la tyrannie (nobiliaire). Ce sont autant de fausses analyses, que l’ampleur des massacres ne permit plus de réviser ensuite, sans risquer une forte remise en cause. On préféra donc rendre les Vendéens responsables de leur malheur, pour mieux s’en dédouaner. Par la suite, l’attachement aux bénéfices de la Révolution fossilisa ce blocage dans le déni : des milieux sociaux, politiques, intellectuels, s’arrêtèrent sur cette position commode. Ce fut longtemps aussi le cas de l’Université et du courant démocrate, un héritier proclamé de la Révolution qui triait pourtant dans l’héritage. Le malentendu n’a commencé à être dissipé que depuis quelques décennies. 

La Vendée n’est cependant pas que cet objet révolutionnaire, voué au statut de proscrit et de victime. Était-ce un pays trop catholique, pour accepter de perdre son identité dans l’universalité de l’homme nouveau accouché par la Révolution ? Cette crispation identitaire pourrait bien avoir eu plus de consistance au milieu du XXe siècle qu’à la fin du XVIIIe ! Les Vendéens ne se distinguent en effet pas particulièrement d’un point de vue religieux, avant la Révolution. Ils ont même laissé expulser leurs « bons prêtres » dans l’année qui précède le soulèvement. Cependant, quand leur univers s’est effondré, sous le coup de l’intransigeance révolutionnaire, c’est bien dans la religion qu’ils ont trouvé un refuge existentiel. Confrontés dès les premiers jours à la logique déshumanisante des grands massacres, un non-sens politique, ils ont multiplié les libérations massives de prisonniers, un non-sens militaire, mais au nom d’une religion humanisante. En s’efforçant de maîtriser leur violence, ils ont témoigné de leur attachement au réel, au moment même où tout ce qui comptait dans le pays cédait à l’empire de l’idéologie. La réalité, c’est en effet le pardon, qui libère du ressentiment et permet de se détacher du passé, pour investir le présent et préparer l’avenir. Tel est bien le parcours exemplaire de la Vendée, rescapée du malheur et jamais tentée ensuite par la vengeance. L'utilisation de la violence par les Vendéens reste en effet très loin des pratiques auxquelles les massacres, dont ils furent les victimes, auraient pu les inciter. Plus tard, ils ont évité les règlements de comptes individuels, que rien ne peut jamais solder. Désignés de façon obsessionnelle à la vindicte nationale, ils ont aussi résisté à la tentation de nourrir des aspirations antinationales. En fait, la religion, privée de prêtres et de culte dès l’année précédant la guerre, n’a pas été qu’un habillage idéologique et circonstanciel. Elle a irradié et vivifié une expérience terrible et douloureuse. 

Un statut de génocide mettrait-il plus en lumière le mouvement vendéen, qui offre justement un puissant exemple à toutes les victimes de génocide ? Rappelons-nous cependant que le souvenir de la Vendée s’est développé, au XIXe comme au XXe siècle, pour garder en mémoire l’audace de la révolte, la justesse de sa cause, ainsi que le combat désespéré pour la foi, tout cela autant et sinon plus que pour commémorer seulement la douleur. Or si le souvenir a réussi à échapper aux récupérations politiques, c’est justement parce qu’il ne se voulait pas avant tout accusateur, mais plutôt tourné vers la célébration. Le propre de la Vendée n’est du reste pas d’avoir subi un génocide, ou ce qui s’en approche. C’est plutôt d’avoir échappé à ses conséquences habituelles : l’attirance morbide pour le malheur passé, et du coup la répétition sporadique des violences. Au contraire, les Vendéens, en surmontant dès l'origine leur ressentiment, ont réussi à se projeter collectivement dans l’avenir, avec un dynamisme qui marque encore de nos jours très fortement leur identité. 

Rappelons-nous l’effet pervers de la notion de déicide, appliquée à la mort du Christ : vérité objective aux yeux des Chrétiens, ce concept sidérant, une fois étendu au peuple juif, a entraîné une vision réductrice et appauvrissante de la réalité. Le déicide a très longtemps coupé le christianisme de ses racines juives. Il a servi aussi de support à un antisémitisme récurrent et souvent violent. De même, l’insistance sur les massacres provoque toujours une sidération, qui suscite des sentiments troubles. C’est un poison et une trahison de l’esprit vendéen, qui tend à ne faire de la Vendée qu’une chose morte, précisément ce pantin agité par les idéologues criminels des clubs révolutionnaires. 

Thierry Heckmann, février 2012 

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