Les femmes publiques et l'abbé de Lieu-Dieu

Abbaye de Lieu-Dieu à Jard

Abbaye de Lieu-Dieu à Jard (illustration extraite du catalogue des documents iconographiques de la bibliothèque

Imagine-t-on l’abbé venir prélever une taxe sur chaque prostituée fréquentant les foires d’Ambois, celles de Saint-André-d’Ornay ou de La Roche-sur-Yon ? Et pourtant c’est bien ce à quoi prétend le monastère en 1674, parmi bien d’autres prérogatives qu’il entend maintenir. Nous surprenons les religieux en curieuse posture, parce que nous isolons l’une de leurs réclamations parmi toute la liste des droits seigneuriaux qu’ils revendiquent. Cependant la seigneurie, sous l’Ancien Régime, est constituée de droits variés mais toujours solidaires et intangibles. Ce système, de plus en plus anachronique et non réformable pour autant, ne pouvait être maintenu que dans sa globalité : on revendiquait donc tous les droits, ce qui ne voulait pas dire qu’on les exerçait tous en réalité. 

Du reste, ce texte ne rend pas compte d’une situation vécue. Il évoque seulement une éventualité. Rédigé en 1674, il reprend mot pour mot une « déclaration » de 1606, laquelle rendait vraisemblablement déjà très exactement compte d’un état précédent remontant au XVIe ou au XVe siècle, lui-même fidèle témoin d’un texte primitif élaboré au XIIIe ou au XIIe siècle. Il n’empêche qu’il a pu y avoir, un jour, des femmes publiques à ces foires, qu’on a prévu en tout cas qu’il puisse y en avoir et qu’elles versent une taxe, au même titre que tous les autres commerçants présents, qu’enfin le percepteur désigné très officiellement se trouve être l’abbé d’un monastère. Enfin, que la réalité soit celle du règne de Louis XIV, ou déjà un souvenir archaïque, elle paraît assumée et, du coup, elle rompt avec la réputation habituellement accordée aux moines et chanoines, évangélisateurs, agronomes civilisateurs, ascètes ouvrant les voies du Ciel, et non pas gestionnaires de vices tarifés. Au fait, de quoi vivaient les religieux avant la Révolution ? 

Chapelle de La Génétouze

Chapelle de La Génétouze où était située initialement l'abbaye de Lieu-Dieu 

Être dans le monde, sans être du monde ? La question, posée par les évangiles, est cruciale pour ceux qui s’attachent à une règle pour mener une vie religieuse. La prière, l’ascèse, l’exercice de la charité, l’hospitalité ne font pas vivre. C’est pourquoi la règle de saint Benoît recommande de vivre de son travail, mais la mission ne pourrait-elle pas devenir un travail à part entière ? Saint Paul lui-même, bien que veillant à ne pas être à la charge des communautés auprès desquelles il allait vivre, reconnaît avoir été soutenu de temps à autre (« J’ai dépouillé d’autres Eglises, recevant d’elles un salaire pour vous servir », 2 Cor, 8). Fallait-il pour autant asseoir la vie religieuse sur des pensions ? Voilà qui l’aurait rendue très dépendante du bon vouloir d’un donateur. C’est donc la rente qui a été choisie au Moyen Âge pour financer, sous le nom de « bénéfices ecclésiastiques », la majorité des fonctions ecclésiastiques, tant séculières que régulières. La rente est alors foncière et son assise va croître d’autant plus que se généralisent les fondations perpétuelles de messes pour les défunts. Du reste, pour les honorer, il faut de plus en plus de prêtres, en particulier dans les monastères qui n’avaient pas été prévus ainsi. Les prêtres, astreints par ailleurs à des longs offices, sont moins disponibles pour la production économique, ce qui les amène encore plus à vivre de rentes. Les réformes monastiques du XIIe siècle ont eu beau dénoncer cette dérive, même les cisterciens n’y résistèrent pas longtemps, faute de disposer du grand nombre de moines « convers » nécessaires à l’exploitation des domaines abbatiaux. 

Richard Coeur de Lion

Richard Cœur de Lion tel qu'il était représenté au XVIIe siècle 

Mais quel lien entre la rente foncière et les filles publiques ? C’est que la particularité du système foncier médiéval est de ne pas isoler la propriété de la terre des autres droits, économiques, fiscaux, judiciaires et même politiques, qui y sont attachés. De nombreux évêchés jouiront ainsi de prérogatives comtales. Tardif, celui de Luçon, créé en 1317, vaudra encore à ses évêques d’être barons de la châtellenie de leur cité. Rien d’étonnant donc que bien des églises et des monastères disposent de seigneuries, entières ou partielles. C’est exactement le cas de l’abbaye de Lieu-Dieu. Son siège initial, situé non pas à Jard mais à La Génétouze, avait laissé place très tôt à un prieuré, dont la chapelle transformée à usage de grange, subsiste de nos jours. L’indépendance de cet établissement de chanoines réguliers de l’ordre de Prémontré a été assurée dès l’origine par Richard Cœur de Lion et quelques seigneurs locaux. Leurs libéralités ont peu à peu constitué une châtellenie, aux contours cependant très enchevêtrés avec celle de La Roche-sur-Yon. 

Un seigneur châtelain perçoit des taxes foncières sur des terres très précisément désignées dans ses archives. Il dispose aussi de droits économiques et de droits de police. C’est le cas lors des trois foires sus-dites, celles d’Ambois, de Saint-André et de La Roche-sur-Yon où les religieux « lèvent la bourse et amassent la grosse vente », c'est-à-dire touchent une redevance sur les ventes. Ils perçoivent également le produit des amendes que leur sergent exige lorsqu’il constate des irrégularités, « extorsions, batteries, roberies (vol) ou injures ». Reste un droit relevant autant de la police que du commerce, celui de quatre deniers « sur chaque femme publique ès dites foires. » Survivance médiévale ? Imitation de ce qui se pratique dans les grandes foires du royaume ? Qu’importe, sa présence incongrue au cœur des prérogatives de l’abbaye, rend compte de l’ambiguïté de ses sources de revenus, qui relèvent du système seigneurial. 

Les abbayes ont payé cher leurs compromissions. Comme le rappelait le pape Benoît XVI aux Allemands en septembre 2011, « en un certain sens, l’Histoire vient en aide à l’Église à travers les diverses périodes de sécularisation, qui ont contribué de façon essentielle à sa purification et à sa réforme intérieure. » Effectivement, la Révolution a fermé toutes les maisons des prémontrés, y compris celles de Jard et de La Génétouze. La disparition des rentes seigneuriales n’a cependant pas empêché le retour des religieux en France. Des abbayes de l’ordre de Prémontré maintiennent toujours la vie canoniale régulière à Mondaye dans la Manche, et au Frigolet près d’Avignon… dégagées des compromissions anciennes. 

Thierry Heckmann, janvier 2012 

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