C'est à l'île de Rié (Notre-Dame et Saint-Hilaire de Riez) que Louis XIII acquit la gloire militaire

Vitrail à la gloire de Louis XIII intitulé "l'isle de Rié" 

En 1624, l'inauguration de la maison des arquebusiers, à Troyes, permit d'admirer un ensemble de vitraux à la gloire de Louis XIII. Ils sont aujourd'hui déposés au musée de la ville. L'un d'eux s'intitule "l'isle de Rié" et présente le roi en armes et à cheval, surplombant cette île. Des maisons signalent les agglomérations, des fortifications et des canons défendent les ponts, tandis que des bataillons de piquiers et de la cavalerie traversent ce paysage jusqu'au lieu d'une bataille qui se poursuit, en dépit des signes de reddition donnés par des soldats déjà embarqués sur des navires. 

La reproduction qu'en donne Patrick Avrillas n'est qu'une des très belles illustrations de son livre, Louis XIII et la bataille de l'isle de Rié, 1622, les armes victorieuses de la monarchie absolue (Geste éditions, 2013, 213 p.), dont nous rendons compte ici. 

C'est peut-être même l'illustration la plus emblématique : ce vitrail n'était-il pas compris, jusqu'à il y a peu, comme représentant l'île de Ré et non de Rié ? Tout le mérite de l'auteur tient en effet à l'identification de la victoire de Louis XIII sur le prince de Rohan-Soubise, non pas comme un épisode parmi d'autres, mais comme un événement fondateur de son règne, sinon de sa dynastie. C'était deux ans plus tôt seulement, le 16 avril 1622. L'auteur en donne pour preuve son énorme retentissement, qu'il s'est attaché à traquer dans toutes les productions de la propagande royale. 

  

À vrai dire, habitant les lieux, l'auteur a remarqué depuis longtemps qu'à deux ou trois modestes exceptions près, les toutes premières représentations figurées de lieux précis du Bas-Poitou se concentraient sur l'île de Rié (Notre-Dame et Saint-Hilaire de Riez, Croix de Vie), à la faveur de l'évocation de cette bataille. Le vitrail de Troyes n'est du reste que l'adaptation, en couleur et assez fidèle, d'une grande gravure sur cuivre de Nicolas Mathonière, faite l'année même du combat, et accompagnée d'un long texte explicatif et d'une légende détaillée pour servir d'affiche. Le peintre du vitrail aurait aussi pu s'inspirer d'une autre affiche illustrée, publiée la même année, ou de représentations semblables parues sous forme de grandes cartes dans le Mercure français, en 1623, et dans des ouvrages en 1624, puis plus tard en 1648 et 1649. Certaines, nous démontre l'auteur, cherchent à rendre avec le plus d'exactitude possible les lieux et les faits illustrés. C'est que pas moins de huit ouvrages, au XVIIe siècle, feront la part belle à la bataille de l'île de Rié, dont Le Triomphe de Louis le Juste, en 1649, pour lequel on mobilisa l'art de Corneille. L'auteur montre qu'en fait le retentissement de l'événement fut immédiat. Poursuivant sa marche triomphale dans le Sud-Ouest, jusqu'à la signature de la paix de Montpellier, le 9 octobre 1622, Louis XIII fut accueilli dans une dizaine de villes du Midi, qui lui ménagèrent de grandioses entrées royales. Les arcs de triomphe monumentaux – jusqu'à sept dans Avignon la pontificale, dont un de 23 mètres de haut –, œuvres éphémères pour la plupart, mais aux décors baroques allégoriques somptueux, magnifiaient la gloire du roi et ses récents combats, tout particulièrement celui de l'île de Rié. 

  

Au même moment, une production pamphlétaire sans précédent accompagnait et encourageait ce mouvement : pas moins de 25 pièces, rien que pour la victoire de l'île de Rié. L'une d'elles, un panégyrique du roi, est datée d'Aizenay dès le 21 avril, cinq jours après les faits. Ce n'est pas tout. Patrick Avrillas a repéré aussi une série de médailles frappées en mémoire de cette campagne, dont deux ne peuvent se rapporter qu'à la victoire de Rié. Enfin, reprenant la question du sens métaphorique de la suite des huit tentures monumentales de l'Histoire de Constantin, ces tapisseries commandées par des lissiers parisiens à Rubens, il apporte un éclairage nouveau en faveur d'un rapprochement entre la figure du premier empereur chrétien et celle de Louis XIII. Deux tentures s'y prêtent particulièrement, les circonstances évoquées rappelant celles de la victoire de l'île de Rié. Fidèles fournisseurs de Maris de Médicis, l'ombrageuse mère du jeune roi, les deux lissiers n'auraient pas dévoilé explicitement leur démarche séductrice visant ce dernier. L'artiste s'était cependant bien préparé dans cette optique, en obtenant chaque semaine, au cours de la campagne militaire de 1622, une lettre la lui décrivant en détail, pas moins de trente au total, disponibles dans l’édition de la correspondance de Rubens. 

  

Gravure de Hocquart : "Louis XIII pénétrant à minuit dans l'Ile de Rié" 

Comment ne pas être surpris par une telle production, et si prestigieuse ? L'auteur n'y voit pas que l'effet de l'importance du siège de La Rochelle, quelques années plus tard, qui aurait relativisé celle de la campagne de 1622. On a en effet continué à en magnifier le souvenir tout au long du règne et encore au-delà. Il y reconnaît plutôt le travail de la propagande orchestrée par Richelieu qui, étant au second plan en 1622, mais au premier par la suite, s'efforça de mettre en avant seulement ce qui tournait à son avantage. L'unanimité s'était pourtant faite, en 1622, pour voir dans la campagne en cours, et particulièrement dans la victoire de l'île de Rié, un événement décisif marquant l'affermissement de la monarchie, en l'occurrence la monarchie absolue. L'auteur rappelle qu'après avoir commencé à s'affirmer contre sa mère, régente du royaume, exilée en 1617, évadée en 1619, combattue et soumise en 1620, Louis XIII dut faire face aux velléités d'indépendance politique d'un fort parti protestant – leur religion était autorisée depuis l'édit de Nantes –, soutenu par des princes ambitieux. En décembre 1620, l'assemblée des protestants de La Rochelle avait partagé le royaume en huit, au mépris du mouvement progressif de renforcement de l'Etat, confiant la Bretagne et le Poitou au prince de Rohan-Soubise. Ce dernier, battu à Saint-Jean-d'Angély au printemps 1621, s'était soumis mais parjuré dès le mois de décembre suivant, en débarquant à Saint-Benoist-sur-Mer avec des nouvelles intentions belliqueuses, faisant la preuve de la fragilité des résultats de la campagne de 1621 dans le Sud-Ouest protestant. 

Louis XIII réunit alors des forces conséquentes, pour l'emporter cette fois-ci sans nuance, tandis que Soubise multipliait les provocations, autorisant deux heures de pillage aux Sables-d'Olonne et favorisant la coupe réglée de Luçon, pris le1er avril 1622. Le roi arrive entretemps à Nantes, ayant réuni 10.000 hommes et une forte cavalerie. Soubise choisit, le 13 avril, de se réfugier dans l'île de Rié. L'auteur décrit en détail, cartes anciennes ou reconstituées à l'appui, cette "forteresse naturelle" facile à défendre au milieu des marais, bordée de surcroît de fleuves côtiers qu'on ne franchissait que par des ponts aussi rares que fragiles. C'est effectivement face au point d'accès le plus facile, Rié (c’est-à-dire Notre-Dame-de-Riez), que se présentent les troupes royales, le 15 avril, tandis qu'elles bloquent aussi toutes les autres issues, en dehors du port de Croix-de-vie où stationnent des navires rochelais. Mais les remparts médiévaux de Rié et quelques bouches à feu suffisent à tenir en échec une troupe à qui l'exigüité des lieux ne permet pas de profiter de son nombre, alors que tous les autres passages sont impraticables. Le roi décide donc d'agir par surprise. Se retirant avec le gros de la troupe, il contourne l'île très au large, passant par celle de Mons (Saint-Jean-de-Monts), pour lui faire face sur le rivage même de l'océan, là où personne ne l'attend. Il en est séparé par l'embouchure d'un fleuve côtier servant d'écoulement aux eaux du marais, la Besse, aussi large que la Seine au Louvre, dira-t-on, mais qu'on peut franchir à gué, toutefois quelques quarts d’heure seulement et à marée basse, mais en ayant de l'eau jusqu'à la taille. 

  

En traversant lui-même le fleuve, le roi se condamnait à vaincre, puisque le retour de la marée lui coupait toute retraite éventuelle. Cette décision courageuse, jointe au fait que ce combat fut le seul auquel il participa de toute la campagne de 1622, assure un relief tout particulier à l'événement, que viennent renforcer deux aspects de cette affaire : rapidement défait, Soubise s'enfuit lâchement à La Rochelle, d'où il fut chassé comme irresponsable et incapable ; il se fit par ailleurs un massacre considérable des vaincus, ce qui, en dehors de toute considération chrétienne, manifestait aussi la puissance du vainqueur, illustrait sa vengeance et lui accordait un prestige aussi terrible que celui d'un souverain de l'antiquité. La propagande devait aussitôt se nourrir de tous ces éléments pour magnifier le premier éclat de la gloire du jeune roi. 

  

On voulut également souligner sa générosité, en prétendant qu'il avait tenté de limiter le massacre. L'auteur estime toutefois qu'à soustraire le nombre avoué des prisonniers, soit mille cinq cents, et sachant que les navires rochelais ne purent quitter Croix-de-Vie, ce ne sont pas deux mille à deux mille cinq cents huguenots qui ont péri sur les rives de la Vie, mais plutôt quatre mille. L'auteur a même déniché un témoignage protestant spécifiant que le roi n'avait pas eu l'audace de pénétrer dans Croix-de-Vie pendant le chaos. À vrai dire, des massacres sont régulièrement perpétrés au cours des campagnes de 1621 et de 1622. On peut y reconnaître du désintérêt pour les agissements criminels des vainqueurs, ou de la vengeance : Montauban ayant résisté à son siège, c'est la population de Monheurt qui est passée au fil de l'épée, en 1621, puis l'année suivante celle de Nègrepelisse, pour la même raison, ainsi que celle de Saint-Antonin, sans distinction de sexe, précise-t-on. Sur l'île de Rié, cependant, la troupe a été largement secondée dans ses basses œuvres par la population environnante, venue se venger du pillage des Sables-d'Olonne et de l'île de Rié. Le souvenir de la brutalité des maraîchins frappait encore, quatre-vingts ans plus tard, l'ingénieur Claude Masse, qui s'en fait l'écho dans les études annexées à ses cartes. 

L'auteur profite de cette histoire pour faire, autant que se peut, celle de la transformation de cette étrange contrée, constituée d'îles côtières mais en eau douce, dont le paysage évolue sans cesse du XVIe au XIXe siècle. La Besse, ce fleuve vigoureux au temps de Louis XIII, est déjà condamné quand passe Claude Masse. Il n'en reste rien depuis que les flèches sableuses, qui fixent tant de touristes de nos jours, ont achevé de fermer le marais où Le Perrier, Mons et Rié ne sont plus des îles. Le sable a asséché le fleuve, tandis que s'érodaient également le souvenir de la gloire du roi comme celui de l'ampleur du massacre. Il fallait ce beau livre pour découvrir "Louis le Juste" réparant ses forces sur la grève, une nuit d'avril, avant de jouer, là plus qu'ailleurs, le sort de son autorité et de l’avenir de l’État. 

Thierry Heckmann, août 2013 

  

Les illustrations sont extraites du livre de Patrick Avrillas. 

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