Les avertissements de Jacques Moisgas, feudiste en Bas-Poitou au XVIIIe siècle

Avertissement de Jacques Moisgas au premier tome des Titres de Rochethémer ( 32 J 1

Au XVIIIe siècle, un feudiste est un spécialiste du droit féodal qui met en ordre et étudie les papiers d’une seigneurie depuis son origine. Il ne s’agit pas de le confondre avec un feudataire, le seigneur titulaire d’un fief dans le système féodal. L’un et l’autre sont pourtant indissociables au point de disparaitre ensemble le 4 août 1789 avec la destruction du régime féodal, ils entrent alors dans l’histoire de l’Ancien Régime. 

  

En Bas-Poitou, Jacques Moisgas est connu pour avoir exercé comme feudiste dans les deux décennies qui ont précédé la Révolution. Des seigneurs ont fait appel à ses services pour arranger les titres de leurs terres, autrement dit pour constituer leur chartrier. Par chance, les chartriers du Landreau et de Pouzauges conçus de la sorte à cette époque sont toujours conservés aujourd’hui, le premier dans les fonds des Archives départementales de la Vendée (32 J), le second dans des archives privées. 

  

Un projet de mise en valeur de ces deux chartriers est en cours et fera l’objet, dans les prochains mois, d’actualités pour en suivre l’avancée et en présenter tout l’intérêt. La première actualité publiée aujourd’hui donnera une présentation générale des chartriers et s’attachera à décrire, plus particulièrement, ce que nous appellerons un « volume Moisgas ». 

  

Le chartrier du Landreau

Les quatre premiers tomes reliés des Titres du Landreau avant leur restauration (32 J 6-9) 

Les archives rassemblées sous le nom générique de chartrier du Landreau se composent en réalité des titres de six seigneuries, celles du Landreau bien sûr, mais aussi celles de Rochethémer, de l’Etenduère, du Tréhand, des Brisses, du Plessis-Tesselin et de la Maisonneuve-sur-Vernon. Localisées sur Les Herbiers et Saint-Florent-des-Bois (pour le Plessis-Tesselin), les terres de ces seigneuries s’étendent également sur des paroisses voisines jusqu’à concerner des paroisses situées aujourd’hui en Maine-et-Loire. Progressivement du XVIIe siècle (vers 1620 pour le Plessis-Tesselin) à la fin du XVIIIe siècle (en 1785 pour l’Etenduère et le Tréhand), tous ces domaines passent entre les mains de la famille Jousbert du Landreau. Et c’est René Julien Jousbert du Landreau qui confie le classement des archives seigneuriales au feudiste Jacques Moisgas, vers 1777. De son travail interrompu par la Révolution sont parvenus 28 tomes ou ensembles de pièces classées (1) dont quinze ont fait l’objet de belles reliures au XVIIIe siècle (2).     

  

Le chartrier de Pouzauges

Pour le  chartrier de Pouzauges, c’est la famille Grignon, seigneur marquis de Pouzauges, qui sollicite Moisgas pour mettre en ordre les titres de propriété du marquisat de Pouzauges ou, comme on le dit à partir du début du XVIIIe siècle, du marquisat de Pouzauges-La Pélissonnière, du nom du lieu de résidence des Grignon, au Boupère. Quinze tomes également reliés au XVIIIe siècle et contenant les titres, aveux, déclarations et recettes du marquisat sont conservés ; ils sont complétés par quatre tomes relatifs aux titres d’autres seigneuries qui ne relevaient pas du marquisat de Pouzauges, mais qui étaient liées à la famille Grignon. 

   

L’arrangement des titres dans les « volumes Moisgas »

Conçus par le même feudiste, les « volumes Moisgas » sont organisés de façon identique, à commencer par l’Avertissement qui les ouvre. C’est l’occasion pour Moisgas de se présenter. Il utilise finalement assez peu le terme de feudiste et se désigne plutôt comme « avocat de l’ancien Conseil supérieur de Poitiers, originaire de la province d’Anjou, résidant à Mortagne Bas-Poitou ». Mais on suppose aussi qu’il passe beaucoup de temps dans les lieux où sont conservées les archives seigneuriales qu’il met en ordre. Il précise ainsi en 1786 qu’il est « au château du Landreau près Les Herbiers » ( 32 J 28, vues 3-4). Travaille-t-il seul ? Les noms de deux clercs sont parfois cités, en précisant qu’ils sont, comme lui, originaires des environs d’Angers : François Mongodin et Jacques Coquillon de Villeneuve ( 32 J 6, vues 5-6 ; 1 Num 482 6, vue 4 ; 1 Num 482 17, vue 38). 

  

Folio 25 du tome I des Titres de l’Etenduère, autrement dit l’analyse de la pièce placée au folio 26 (32 J 12) 

Les présentations faites, ce sont surtout ses objectifs et sa méthode de travail que Moisgas développe dans ses Avertissements. On n’hésitera pas alors à les comparer avec ceux d’un archiviste, puisqu’il y est question de conservation, classement, analyse et même indexation

  

Laissons à Moisgas le soin de s’expliquer : « On a mis tous les titres en volumes, c’est le plus sûr moyen de les conserver, et de ne pouvoir jamais les déranger, on les a exactement mis par ordre de dates, les plus anciens les premiers et ainsi de suite » ( 1 Num 482 6, vue 4). Pour la description de chaque pièce, « au lieu d’étiqueter les titres en marges, on a mis au-devant de chaque titre une feuille, afin de les étiqueter plus commodément » ( 1 Num 482 6, vue 5). Il s’agit « d’éviter la peine de lire le titre qui est quelques-fois difficile » ( 32 J 1, vue 7), il est vrai que les étiquettes écrites en cette fin du XVIIIe siècle se lisent plus aisément que certains titres qui peuvent remonter au début du XIVe siècle. 

  

On remarquera aussi que les étiquettes et les titres sont foliotés, en continu par volume, et que de très utiles tables alphabétiques des noms de familles et de lieux ont été conçues : « on a fait deux tables, l’une personnelle et l’autre réelle ou de terrein, par ce moyen on trouve facilement tout ce dont on a besoin, mais il faut remarquer qu’on ne cite point sur les tables le feuillet de l’étiquete mais celui du titre, par exemple on n’a pas cité le 1er, mais le 3me qui est le titre de la fondation de la chapelle de St-Blaise, ainsi des autres » ( 32 J 6, vue 6).   

Dans la table réelle du tome I des Titres de l’Etenduère, renvoi au folio 26 pour la première pièce relative à la Cochardière datée du 7 juillet 1483 

Une précision sur la première table personnelle ou des noms de famille de chaque volume : « les noms qui sont susceptibles d’être cherchés à deux lettres, on les a toujours renvoyé ; comme de Boissy de la lettre D on l’a renvoyé au B » (32 J 12, vue 12). 

Une autre précision sur la seconde table réelle ou de terrain : « cette dernière est fort essentielle parce qu’on y voit d’un coup d’œil la date du titre, sa nature, par qui il est consenti, pour quel objet, sa quantité et qualité, le feuillet du volume, l’article du titre et le devoir» ( 1 Num 482 6, vue 5). 

En complément de ces tables placées en tête de chaque volume, des tables supplémentaires peuvent être réalisées « quand il s’est trouvé un titre fort long, comme sont les aveux et les déclarations (…), on a coté les articles, afin de trouver plus facilement les objets dont on a besoin » ( 32 J 1, vue 7).  

Signalons enfin que les « abréviations employées dans les tables » sont détaillées « afin d’éviter tout embaras à ceux qui ne les connoissent pas » (32 J 12, vue 12). 

  

Les avertissements des premiers tomes de chaque seigneurie sont logiquement les plus développés et peuvent courir sur trois ou quatre pages. Pour les tomes suivants, ils sont plus brefs et Moisgas les débute parfois par cette expression « il n’y a rien de fort remarquable dans ce volume », par exemple au tome II des Titres du Landreau ( 32 J 7, vue 5). 

Près de 250 ans plus tard, notre appréciation est différente, et l’intérêt de tout l’ensemble est manifeste. Les « volumes Moisgas » sont en effet de formidables objets d’étude tant sur leur forme que sur leur contenu. Ceux de Pouzauges ont été microfilmés dans les années 1996-1997, puis les microfilms numérisés ont été mis en ligne. Ceux du Landreau ont été numérisés en niveau de gris dans les années 2000 et sont aussi en ligne. Un programme de restauration des volumes reliés est en cours et sera suivi de nouvelle numérisation en couleurs ; de prochaines actualités vous détailleront ces opérations de restauration. Est également projetée l’indexation des noms de personnes mentionnées dans les volumes (XIVe-XVIIIe s.), afin de les rendre interrogeables dans la base Noms de Vendée, et d’enrichir les relevés faits essentiellement à partir des registres paroissiaux qui débutent souvent au XVIIe siècle, voire au XVIIIe siècle. 

  

(1). 32 J 1-21, 28-29, 31-32, 57-59 

(2). 32 J 1-3, 6-10, 12, 15-18, 20, 28 

Date de publication : 09 septembre 2021

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